La théorie du libre marché des idées suppose que la compétition des opinions suffit à faire triompher les idées vraies, et à discréditer les idées fausses. Cette théorie – qui a souvent été citée dans la jurisprudence américaine en matière de régulation de la communication – est, aujourd’hui encore, utilisée par bon nombre de journalistes et de chercheurs, pour caractériser la blogosphère…


Les partisans du libre marché des idées attribuent la paternité de leur théorie au poète anglais John Milton (1608-1674). Ce qu’ils retiennent de son oeuvre c’est que la vérité a plus de chances d’être obtenue au sein d’une rencontre libre et ouverte (« a free and open encounter »). Et ils voient, dans cette bribe de citation, extraite de l’Areopagitica (1644), une raison suffisante de faire de Milton le précurseur du libertarisme (Siebert, Peterson & Schram, 1956 :70).

En réalité, Milton défend des idées qui ont peu à voir avec le concept de concurrence marchande. S’il estime que l’abandon de la censure est une condition nécessaire à la liberté humaine, il juge celle-ci insuffisante. Selon lui, l’homme – ignorant les référents qui se cachent derrière les signes du monde physique – est naturellement enclin à la servitude. Car, ces signes ne font pas appel à l’esprit, par le biais de la logique, mais aux émotions, par celui des sens, et le conduisent donc à se laisser porter par les passions, des choses étrangères à son génie propre. Ainsi, si Milton, l’iconoclaste, a plaidé contre la censure, ce n’est pas à parce qu’il jugeait la compétition profitable, mais parce que toute idée fixe, tout image fixe, toute icône, était pour lui dommageable[1]. Il n’a donc jamais défendu l’idée que le simple conflit des discours (argumentés ou non) puisse suffire à distinguer le vrai du faux (Hawkes, 2009).

A la suite de Milton, John Stuart Mill (1806-1873) estime qu’imposer (ou réprimer) l’expression d’une opinion particulière revient à ôter aux individus l’opportunité de renoncer à leurs idées actuelles au profit d’idées meilleures[2]. Car, pour lui, les meilleures croyances et les meilleures actions émanent – non pas de la conformité de l’individu au groupe – mais des facultés critiques de l’individu. C’est seulement libéré de l’interférence d’autrui, que l’homme peut se rendre utile (à soi-même comme autres).

John Stuart Mill (1806-1873)

Les défenseurs du libre marché des idées ont également cru voir en Mill[3] un précurseur de leur théorie. Ils ont ainsi fait l’impasse sur le fait que, pour Mill, la plus grande menace pour la liberté (sociale), n’est pas l’influence qu’un gouvernement étatique exerce sur les échanges sociaux, mais celle que l’opinion publique exerce sur les pensées et les styles de vies individuels (tyrannie de la majorité) [4]. Et, cette influence ne s’exerce pas seulement par le vote – censé traduire les désirs de l’opinion – mais aussi par tous les comportements majoritaires: ce qui inclut, assez logiquement, toute activité de production de masse, de diffusion de masse etc[5]. Mill aurait donc trouvé nos outils de communication aussi illégitimes que la censure gouvernementale.

Raphaël, "l'école d'Athènes" (1510-1511)


[1] Milton n’est pas le seul de ses contemporains à défendre la liberté d’expression. A la même époque, Spinoza (1632-1677) estime que la coercition ne génère pas de croyance sincère : « il n’est pas aussi facile de commander aux esprits qu’aux langues ». L’idée que la foi et la croyance ne peuvent être renforcées par la force[1] sera ensuite développée par Locke (1632-1704), dans sa défense de la séparation entre l’Eglise et l’Etat (Letter Concerning Toleration).

[2] Les hommes n’étant par ailleurs pas plus zélés pour la vérité que pour l’erreur, Mill aurait par ailleurs trouvé illusoire qu’une classe de professionnels (les journalistes) puisse être investie de la mission de « dire la vérité au public ». La régulation de la communication est – à ses yeux – illégitime.

[3] Pour les libertariens une vie bonne est une vie choisie, et un bon choix est un choix libre ; pour Mill – une vie bonne a beau être une vie choisie – le libre choix n’existe pas. L’individu n’est libre que dans la mesure où il est déterminé à faire en sorte ce que ses choix lui soient utiles (liberté vs. autorité/ liberté vs. contrainte).  Ainsi, si nos calculs d’utilité nous apprennent que nos choix sont dommageables, le bon choix consistera à leur appliquer des déterminations supplémentaires. Et l’échange d’opinion ne fait pas exception à la règle : si au terme d’un prétendu « libre » débat public, nous sommes conduits à prendre une décision dommageable, les conditions du débat devront être changées. Il faudra réévaluer la « nature et les limites du pouvoir que la société peut légitimement exercer sur l’individu ».

[4] Pour Tocqueville, la démocratie américaine n’est pas menacée par l’ambition excessive de quelque chef d’Etat. Elle est menacée par une tyrannie d’un genre nouveau, qui – contrairement à beaucoup de celles qui l’ont précédée – s’exerce avec le consentement des individus. Elle procède par l’application de petites règles minutieuses, sur des individus d’égale condition, isolés, dirigés par leur recherche de petits plaisirs.

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Dans le chapitre sur la « liberté de la presse », du premier tome de la Démocratie en Amérique (1835), Tocqueville conseille aux autorités françaises de son époque de renoncer à exercer la censure, non à cause de l’immoralité de cette entrave à la liberté individuelle, mais à cause de son manque d’efficacité… En démocratie – précise Tocqueville – les publications sont si nombreuses, que la censure s’exerce d’elle-même : les voix dissonantes se perdent naturellement dans l’opinion dominante, si bien que la prétendue « licence de la presse » favorise davantage le status quo et le pouvoir en place, que la révolte et le changement. Quelques lignes plus loin, Tocqueville s’essaie à décrire les réseaux de presse américains (qui contrairement aux réseaux français, sont protégés part la Constitution)…

« Peu d’abonnés suffisent pour que le journal puisse couvrir ses frais : aussi le nombre d’écrits périodiques ou semi-periodiques aux E.-U. dépasse-t-il toute croyance (…). Il n’y a presque pas de bourgade qui n’ait son journal (…) les lumières comme la puissance sont disséminées  dans toutes les parties de cette vaste contrée ; les rayons de l’intelligence humaine, au lieu de partir d’un centre commun, s’y croisent donc en tous sens, les Américains n’ont nulle part la direction générale de la pensée, non plus celle des affaires ». (TOCQUEVILLE, La démocratie en Amérique I, p. 237)

Et Tocqueville n’était pas le seul à parler des réseaux de presse libre comme certains parleraient aujourd’hui d’Internet: un pouvoir réticulaire, omniprésent, aux mains et au service de la population. Pour montrer la ressemblance entre le  5th estate et les réseaux de presse du XIXème siècle, W. H. Dutton (Uni. Oxford) reprend un témoignage du romancier britannique William Makepeace Thackeray…

There she is – the great engine – she never sleeps. She has her ambassadors in every quarter of the world – her courtiers upon every road. Her officers march along with armies, and her envoys walk into statesmen’s cabinets. They are ubiquitous”. William MAKEPEACE THACKERAY [1848-1850], The History of Pendennis, Chapters 19, 30.

1-01 Through the Network (of Networks)

Le 17 novembre, j’interrogeais Raymond Boudon, sociologue français, chef de file du mouvement de l’individualisme rationnel (Rational Action Theory) et de la « rationalité cognitive contextualisée ». Voici les principaux points qu’il a abordés…

Qu’est-ce qui vous a amené vers le sociologie?

A l’époque, il n’existait pas encore de formation en sociologie : j’ai fait l’agrégation de philosophie, et c’est seulement par la suite de je me suis intéressé à la sociologie. J’ai  suivi une formation aux états-unis auprès de Lazarsfeld et Merton dans les années 60. C’est un pensée qui m’a plu, qui présentait la société sous un angle rationaliste, quantitativiste, ne voyant aucune raison de l’étudier avec d’autres outils que ceux qui l’on utilise déjà dans les autres disciplines …. A la même époque se développait, en France, une pensée floue, vague, que l’on a appelé « structuralisme ». (…) Je pense que cette discipline [la sociologie] doit décrire son objet de la même façon que les autre disciplines scientifiques; cela a été un tort d’en faire une forteresse isolée… Elle doit communiquer avec l’extérieur, avec les autres savoirs.

(…)

Vous faites la distinction entre libéralisme économique et libéralisme politique; est-ce que en vous faites également une entre libéralisme économique et capitalisme?

Non, pas vraiment, ce sont des notions assez vagues. Elles recouvrent à peu près le même sens. Et elles ont été interprétées de mille façons différentes.  Je ressens une proximité intellectuelle avec quelqu’un comme Amartya Sen et, sans doute, John Rawls, dont le principe de différence est toutefois un peu rigide. Finalement ce que Rawls a essayé d’expliquer au travers du principe du voile d’ignorance, n’était rien d’autre que cette vielle idée de “spectateur impartial”, déjà présente chez Smith et Rousseau. Cette idée, que l’on retrouve, dans la « Richesse des Nations » et la « Théorie des sentiments moraux », a malheureusement été délaissée…

Quel regard posez vous sur la crise financière. Dans une de vos dernières publications, vous dites que c’est le clientélisme, ou la bienveillance des pouvoirs publics qui a favorisé la crise?

Tout à fait, depuis l’époque de Carter, les pouvoirs publics ont favorisé le crédit, une baisse des taux d’emprunt pour satisfaire leur public… Les banques en ont bien entendu tiré profit, jusqu’à ce que le système cale… Il est intéressant de voir les raisons qui ont poussé les gens dans cette impasse.

Quels conseils donneriez-vous à des étudiants désireux de commencer des études de sciences humaines ?

C’est une question difficile. Je n’aime pas donner de conseils. Mais je crois qu’il est important de retourner vers les grands auteurs, que sont Weber, Durkheim, Tocqueville; auteurs dont on ne retient malheureusement que des slogans : « le boucher » et « la main invisible » chez Adam Smith, le “fait social” chez Durkeim… Ces grandes oeuvres, incroyablement complexes, ont malheureusement été simplifées à l’extrême. (…) En France, la sociologie s’est isolée, s’est affaiblie. On ne sait pas trop comment définir les sociologues; je sais pas comment c’est en Belgique, mais en France on ne voit pas trop ce qu’ils apportent de plus que les journalistes… Ce que je conseillerais; c’est de se faire son propre corpus, en revenant  aux textes, en revenant aux classiques. Il y a aussi des auteurs actuels, des auteurs contemporains qui font un travail remarquable. En France, il a une génération de chercheurs de 40-50 ans qui font un travail intéressant : ce qui se fait aujourd’hui en “sociologie analytique” mérite par exemple le détour.