Ces cinq dernières années, on a vu – par-delà les limites du journalisme institutionnel – des internautes prétendre au statut d’observateur citoyen, ou parfois de ‘journaliste citoyen’. Mais, on s’est vite aperçu qu’ils n’étaient pas aussi nombreux que ce que d’aucuns avaient initialement espéré. La principale raison de ce faible d’engouement c’est la peur : la peur des conséquences négatives qui pourraient résulter d’une prise de position publique (et cela essentiellement au niveau professionnel).

Ainsi, de nombreux bloggeurs – dont les métiers respectifs exigent qu’ils s’abstiennent d’afficher leurs opinions personnelles – préfèrent garder l’anonymat (cf. Maître Eolas). Ce choix, ils le justifient soit par la volonté de séparer le travail du ‘reste’, soit par la volonté de ne pas se mettre en froid avec des collaborateurs, collègues ou supérieurs hiérarchiques : « Je veux pas que ça interfère avec mon job de prof – explique ainsi un de nos répondants –  je m’occupe aussi d’édition scientifique et Dieu sait si dans le domaine scientifique il faut être objectif. Voilà, l’anonymat c’est la liberté je trouve ».

« Je veux scinder les deux, parce que je ne veux pas que les postions que je prends, éventuellement, ne soient connues, identifiées comme m’appartenant (…). Je pensais que c’était une manière de ne pas me censurer (…). Je fais de la recherche, je travaille avec des flamands, je n’ai pas envie d’avoir des difficultés relationnelles dans mon travail, avec un flamand à la KUL qui est particulièrement NVA, et qui ne serait pas content de voir que je critique Bart de Wever. (…) Dans la vie professionnelle, je pense que ça peut [aider à] brouiller le pistes. D’autant plus que, comme je le disais, la position est asymétrique, puisque lui saura ce que je pense, mais moi je ne sais pas ce qu’il pense de ce que je pense. Et je ne sais pas non plus qu’il sait ce que je pense. « 

L’anonymat est donc – pour ces acteurs – la seule manière d’être à la fois fidèles à leurs identités (et opinions) propres et conformes à ce que les membres de leurs environnements professionnels attendent d’eux. C’est, d’une certaine façon, une stratégie visant à rester dans un ‘jeu de dupes’ tout en affirmant son identité (Goffman, 1973). Et cette stratégie est aussi employée par des journalistes professionnels  (cf. Boulette, The Mole). En effet – pour un journaliste professionnel – être identifié comme une personne rétive aux normes incorporées par la sphère médiatique… c’est prendre le risque d’en être finalement exclu.

« Chez Belga, l’image de neutralité est importante, donc si notre hiérarchie apprenait que… on avait un blog où on exprimait des opinions qui sont quand même fort marquées à gauche… sur le blog, ça passerait pas très bien. Donc moi par exemple quand j’avais essayé d’avoir ses collaborations en tant qu’indépendant complémentaire avec d’autres médias, ça m’avait été refusé. On a tout simplement dit, “voilà on va l’faire anonymement”. Mais c’est un peu un secret de polichinelle parce qu’il y a beaucoup de gens dans la boîte qui le savent. Puis, aussi – par rapport aux informations qu’on a – si par exemple on a appris quelque chose dans une conversation avec un ministre (…), on va aussi se restreindre de… la donner parce qu’on ne veut pas être identifié par rapport à nos sources non plus”.

Résumons-nous : en tant qu’il permet l’expression de points de vue légitimes que les acteurs se retiennent d’exprimer dans la ‘vie réelle’, l’anonymat favorise le débat et l’expression publique. L’absence de marqueurs sociaux, permettrait plus exactement d’exprimer des opinions divergentes (mais légitimes) sans crainte de remettre en cause le ‘pacte de stabilité sociale’ qui régule les interactions quotidiennes sur le lieu de travail.

Erving Goffman (1922-1982)

Mais, c’est exactement pour ces mêmes raisons que l’anonymat constituerait aussi une entrave à la a discussion : il favoriserait l’incivilité et polariserait les opinions. Quand un commentateur n’est pas tenu pour personnellement responsable de ses dires, il tend à exagérer ses points de vues. “Soustrait aux regards des autres, l’internaute, en partie déchargé des contraintes de la vie sociale et notamment des règles de politesse et de civilité, [peut] aisément s’extraire de la discussion” (Greffet & Wojcik, 2008 : 26). Certains espaces d’expression tendent par conséquent à se transformer en exutoires ou en « défouloirs ».

Conscients que l’anonymat favorise un pouvoir sans responsabilités – le pouvoir de lancer des insultes, des rumeurs et des accusations sans fondements – les bloggeurs anonymes sont les premiers à le critiquer : pour eux, l’anonymat est une chose condamnable si elle sert a justifier la méchanceté, l’insulte et l’irresponsabilité.

“Je pense que, quand c’est anonyme et qu’en plus c’est méchant, ça ça correspond à une mauvaise manière de d’utiliser l’anonymat; parce qu’alors là on est mesquin avec une personne sans oser vraiment l’avouer. Donc c’est pas ça notre démarche quoi, nous c’est simplement par rapport à notre employeur (…) Parce que parfois on voit des commentaires sur notre blogs “ah les courageux anonymes qui s’en prennent à telle ou telle personne”. C’est pas ça. Y a pas d’arguments ad hominem… ou peu”.

« L’anonymat, c’est pas un masque pour moi. Ça ne l’a jamais été, depuis que je suis sur Internet… Il y a des bloggeurs qui, je pense, se construisent un masque, un personnage. Moi, ça n’a jamais été le cas dans mon usage de l’Internet (…).  Pamina c’est pas un personnage, c’est moi quoi ».

A défaut de se prémunir des conséquences fâcheuses de la prise de parole publique (en gardant l’anonymat), les acteurs peuvent également s’en protéger en recherchant des soutiens financiers, des critiques et des conseils au sein de leurs réseaux sociaux respectifs. Mais, tout le monde ne dispose malheureusement pas du capital économique, culturel et symbolique nécessaire à l’expression publique. C’est peut-être ce qui fait que la prétendue révolution du Web 2.0 soit restée aux mains des professionnels de la parole publique …

P. Dorsey/ Time (1937)

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Greffet & Wojcik (2008) « Parler politique en ligne. Une revue des travaux français et anglo-saxons » in Réseaux 2008/4 – n°150

Goffman (1973), La Mise en scène de la vie quotidienne, Éditions de Minuit, collection « Le Sens Commun ».

La théorie du libre marché des idées suppose que la compétition des opinions suffit à faire triompher les idées vraies, et à discréditer les idées fausses. Cette théorie – qui a souvent été citée dans la jurisprudence américaine en matière de régulation de la communication – est, aujourd’hui encore, utilisée par bon nombre de journalistes et de chercheurs, pour caractériser la blogosphère…


Les partisans du libre marché des idées attribuent la paternité de leur théorie au poète anglais John Milton (1608-1674). Ce qu’ils retiennent de son oeuvre c’est que la vérité a plus de chances d’être obtenue au sein d’une rencontre libre et ouverte (« a free and open encounter »). Et ils voient, dans cette bribe de citation, extraite de l’Areopagitica (1644), une raison suffisante de faire de Milton le précurseur du libertarisme (Siebert, Peterson & Schram, 1956 :70).

En réalité, Milton défend des idées qui ont peu à voir avec le concept de concurrence marchande. S’il estime que l’abandon de la censure est une condition nécessaire à la liberté humaine, il juge celle-ci insuffisante. Selon lui, l’homme – ignorant les référents qui se cachent derrière les signes du monde physique – est naturellement enclin à la servitude. Car, ces signes ne font pas appel à l’esprit, par le biais de la logique, mais aux émotions, par celui des sens, et le conduisent donc à se laisser porter par les passions, des choses étrangères à son génie propre. Ainsi, si Milton, l’iconoclaste, a plaidé contre la censure, ce n’est pas à parce qu’il jugeait la compétition profitable, mais parce que toute idée fixe, tout image fixe, toute icône, était pour lui dommageable[1]. Il n’a donc jamais défendu l’idée que le simple conflit des discours (argumentés ou non) puisse suffire à distinguer le vrai du faux (Hawkes, 2009).

A la suite de Milton, John Stuart Mill (1806-1873) estime qu’imposer (ou réprimer) l’expression d’une opinion particulière revient à ôter aux individus l’opportunité de renoncer à leurs idées actuelles au profit d’idées meilleures[2]. Car, pour lui, les meilleures croyances et les meilleures actions émanent – non pas de la conformité de l’individu au groupe – mais des facultés critiques de l’individu. C’est seulement libéré de l’interférence d’autrui, que l’homme peut se rendre utile (à soi-même comme autres).

John Stuart Mill (1806-1873)

Les défenseurs du libre marché des idées ont également cru voir en Mill[3] un précurseur de leur théorie. Ils ont ainsi fait l’impasse sur le fait que, pour Mill, la plus grande menace pour la liberté (sociale), n’est pas l’influence qu’un gouvernement étatique exerce sur les échanges sociaux, mais celle que l’opinion publique exerce sur les pensées et les styles de vies individuels (tyrannie de la majorité) [4]. Et, cette influence ne s’exerce pas seulement par le vote – censé traduire les désirs de l’opinion – mais aussi par tous les comportements majoritaires: ce qui inclut, assez logiquement, toute activité de production de masse, de diffusion de masse etc[5]. Mill aurait donc trouvé nos outils de communication aussi illégitimes que la censure gouvernementale.

Raphaël, "l'école d'Athènes" (1510-1511)


[1] Milton n’est pas le seul de ses contemporains à défendre la liberté d’expression. A la même époque, Spinoza (1632-1677) estime que la coercition ne génère pas de croyance sincère : « il n’est pas aussi facile de commander aux esprits qu’aux langues ». L’idée que la foi et la croyance ne peuvent être renforcées par la force[1] sera ensuite développée par Locke (1632-1704), dans sa défense de la séparation entre l’Eglise et l’Etat (Letter Concerning Toleration).

[2] Les hommes n’étant par ailleurs pas plus zélés pour la vérité que pour l’erreur, Mill aurait par ailleurs trouvé illusoire qu’une classe de professionnels (les journalistes) puisse être investie de la mission de « dire la vérité au public ». La régulation de la communication est – à ses yeux – illégitime.

[3] Pour les libertariens une vie bonne est une vie choisie, et un bon choix est un choix libre ; pour Mill – une vie bonne a beau être une vie choisie – le libre choix n’existe pas. L’individu n’est libre que dans la mesure où il est déterminé à faire en sorte ce que ses choix lui soient utiles (liberté vs. autorité/ liberté vs. contrainte).  Ainsi, si nos calculs d’utilité nous apprennent que nos choix sont dommageables, le bon choix consistera à leur appliquer des déterminations supplémentaires. Et l’échange d’opinion ne fait pas exception à la règle : si au terme d’un prétendu « libre » débat public, nous sommes conduits à prendre une décision dommageable, les conditions du débat devront être changées. Il faudra réévaluer la « nature et les limites du pouvoir que la société peut légitimement exercer sur l’individu ».

[4] Pour Tocqueville, la démocratie américaine n’est pas menacée par l’ambition excessive de quelque chef d’Etat. Elle est menacée par une tyrannie d’un genre nouveau, qui – contrairement à beaucoup de celles qui l’ont précédée – s’exerce avec le consentement des individus. Elle procède par l’application de petites règles minutieuses, sur des individus d’égale condition, isolés, dirigés par leur recherche de petits plaisirs.

work in progress

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Dans des pays où le gouvernement utilise des moyens coercitifs pour contrôler et limiter l’expression des citoyens, on a pu voir se développer, par Internet, une multiplicité d’opinions contraires à celles du pouvoir central. Des images de violence ou de protestation – interdites de diffusion sur les chaînes et les journaux nationaux – ont par exemple pu bénéficier d’une très large diffusion, au départ d’un très petit nombre d’internautes. Bref, dans les contextes politiques où règne la censure, Internet permet à des opinions divergentes de gagner en légitimité (cf. Berkmann Center, 2009).

Carte des "ennemis de l'Internet", par RSF

Mais qu’en est-il de pays, comme la Belgique ou la France, où la liberté d’expression est reconnue comme droit constitutionnel, et où la majorité de la population est connectée à Internet ? Dans ces pays, on s’aperçoit que le libéralisme en termes de régulation de la communication n’est pas une condition suffisante au maintien du débat public. Internet ne nous a jusqu’à présent permis de lever qu’un certain type d’entraves à la libre expression, à l’exclusion d’autres. Les distances géographiques furent réduites, les délais temporels raccourcis, les frontières institutionnelles et les rapports hiérarchiques ébranlés … pourtant la libération de la communication que l’on annonçait n’a pas eu lieu. Et c’est moins dû à une inaptitude du consommateur d’information qu’à une méconnaissance de la signification du mot « liberté», dans « liberté d’expression ».

Le mot liberté est généralement compris dans son acceptation moderne d’ « absence d’entrave », absence d’obstacles extérieurs au mouvement. Si l’on se contente de cette définition en creux (liberté négative), chercher à comprendre le sens du mot liberté, revient à chercher à comprendre ce qui entrave le mouvement. Dans le cas des êtres humains, les modernes ont supposé que le mouvement trouvait son origine dans une partie du corps affranchie de toute détermination, une partie du corps faisant office de cause première. Ils y virent – à la suite de Descartes – le siège du libre choix; et décrétèrent que l’esprit meut le corps, et qu’aussi longtemps que le corps est mû par l’esprit, le corps est libre (cf. théorie de la glande pinéale comme siège du libre arbitre).

Schéma du fonctionnement de la glande pinéale vue par Descartes dans les Méditations métaphysiques (1641)

Mais alors, si c’est vraiment l’esprit qui anime le corps, comment se fait-il qu’avoir l’idée d’une « action » ne suffise pas à ce que nous nous y conformions? Et, comment l’entendement peut il à la fois se conformer au principe de raison suffisante (nihil est sine ratione), et supposer l’existence d’un principe moteur détaché de toute cause (« un empire dans un autre empire« , selon Spinoza) ? Face à ces objections, on se dit qu’il serait, sans doute, plus raisonnable de penser que les représentations de notre esprit, accompagnent les mouvements du corps (plutôt qu’elles ne les génèrent); et que ce qui génère nos mouvements c’est le désir: un effort de croissance.

Baruch Spinoza (1632-1677)

Pour Spinoza, l’idée que nous nous faisons de cet effort de croissance et de maintien dans l’existence est nécessairement incomplète. Ainsi, dans notre esprit, les raisons qui justifient nos comportements sont parfois des guides pour une action prudente et raisonnable, mais parfois aussi de simples prétextes visant à justifier une action que nous nous imaginons bénéfique mais dont les véritables motifs nous sont inconnus. Dans ce second cas de figure, nous n’agissons pas librement, mais sommes contraints, c’est-à-dire que nous pâtissons de forces étrangères à notre désir bien informé.

Qu’est-ce que cette longue digression peut bien nous apprendre sur la liberté d’expression ? Cela nous apprend, (mais c’est peut-être pas une découverte)  que l’absence d’entrave, et l’absence de principe extérieur d’autorité, n’est pas une condition suffisante au développement d’un véritable espace de libre expression. Celui-ci requiert ce que Spinoza appelle une « libre nécessité » (deux termes qui, pour lui, n’ont rien de contradictoire l’un avec l’autre), laquelle passe par la connaissance des déterminations qui conduisent nos actions. Il faut se poser la question : Qu’est-ce qui détermine les choses que j’ai jusqu’ici exprimées ? Si ce n’est pas un lien d’autorité visible, cela peut aussi être une foule d’autre choses ; comme  la partialité vis-à-vis de soi-même, la peur de déplaire, l’opportunisme… Bref, la (re)connaissance de toutes ces déterminations est utile, et nécessaire au développement de ce qu’on appelle « libre expression ».