juin 2010


Voici le résumé (et la libre interprétation) d’un article de Céline Fion (Revue Nouvelle, Sept. 2009) sur le moral des journalistes. En Belgique, ils se déclarent majoritairement heureux d’être journalistes (82%), mais jugent également que le métier évolue « plutôt négativement » (80%). Les conditions de travail sont jugées insatisfaisantes par plus de la moitié des personnes interrogées. Le deuxième point abordé dans cet article, c’est les motivations des journalistes; sujet auquel je m’ intéresse en prévision de mon intervention à l’Université de Götenburg (AoIR Oct. 2010). J’ai regroupé les motivations en cinq points..

Motivation 1: Profiter d’avantages extérieurs, matériels ou financiers:

Les avantages matériels et financiers ne figurent pas en tête de liste. Rien de surprenant: le salaire moyen d’un journaliste n’excède pas de beaucoup celui d’un enseignant. A concurrence de 94 cents de la ligne, un pigiste parvenant à écrire 100 lignes par jour, vingt jours par mois, gagnera moins de 1900 euros bruts, à supposer qu’il parvienne à publier tout ce qu’il produit. Les journalistes web, spécialisés dans le bâtonnage de dépêche, ne gagnent quant à eux que neuf euros de l’heure, 75 euros par jour, mille euros nets par mois.

Motivation 2. Apprendre, Expérimenter:

2.1. La diversité et l’absence de routine (44%), l’apprentissage permanent (25,9%) ainsi que la possibilité d’être informé (22,5%) constituent – avec les rencontres et le travail de terrain (56,5%) – les principaux avantages que les journalistes prétendent tirer de leur métier. A la lecture de ces chiffres, on ne peut que s’étonner – à l’instar de C. Fion – du décalage entre ces aspirations et les avantages réels du métier en termes d’innovation, d’apprentissage et d’expérimentation.

« La représentation mythique peut cohabiter avec la conscience du décalage avec la réalité des pratiques : on y croit quand même » (Le Bohec J., Les mythes professionnels des journalistes, L’Harmattan, Paris, 2000, p. 42).

2.2. La « possibilité d’être informé » doit pas être réduite à un simple avantage intellectuel: car “être informé” c’est aussi, être dans le secret des dieux, “être là où le commun des mortel ne peut aller” (Accardo, A., Journalistes précaires, journalistes au quotidien, Agone, Paris, 2007). A l’apprentissage entendu comme intérêt strictement intellectuel vient donc se rajouter, dans l’esprit du journaliste, une volonté d’intégrer une position privilégiée au sein des rapports sociaux.

2.3. Expérimenter les nouveaux outils : C’est un point que Fion développe malheureusement assez peu. Est-ce que le travail journalistique assisté par ordinateur répond effectivement aux exigences, aux besoins et aux aspirations professionnels des journalistes? La machine est-elle plutôt perçue comme une contrainte professionnelle avec laquelle il est nécessaire de composer ou plutôt comme un réel outil d’amélioration des pratiques journalistiques?

Motivation 3. Exprimer, mettre en forme:

Les choses qu’ils ont apprises, les journalistes veulent bien entendu les affecter à de nouveaux usages, les rendre plus intelligibles, mais aussi  produire une information qui leur est propre. Pour ce faire – pour produire une information qui leur soit propre, avec une forte valeur ajoutée – les journalistes ont besoin d’une ressource qu’ils jugent essentielle, mais qui fait malheureusement défaut : le temps.

Organiser son travail par soi-même: La “créativité” (23%), la “liberté horaire” (14,9%) et la “liberté d’expression” (14%) figurent parmi les dix principaux avantages que les journalistes estiment ou espèrent pouvoir tirer de leur métier. Ces avantages sont davantage mis en avant par les indépendants que par les salariés. Ces derniers n’y sont toutefois pas nécessairement indifférents, en dépit de l’impossibilité apparente qu’il y a à satisfaire ces aspirations au sein des journaux. Dans les rédactions web, on traite les flux d’information, sans possibilité de créativité, ou de recherche personnelle, le tout dans un cadre professionnel éprouvant et stressant.

Motivation 4. Informer l’opinion : nous n’avons jusqu’ici parlé des avantages de la profession qu’indépendamment des effets qu’ils produisent sur les consommateurs finaux. Or, c’est une variable fondamentale: le journaliste ne souhaite pas seulement (1) apprendre et (2) exprimer (3) librement ce qu’il a appris, il souhaite également que l’expression de ce qu’il a appris soit rendue publique et présente un réel intérêt et une réelle utilité pour les personnes auxquelles cette information est destinée. 28,5% des personnes interrogées considèrent le fait même d’ “informer” comme un des principaux avantages du métier.

Motivation 5. Former l’opinion : 14,3% des personnes interrogées considèrent le fait de pouvoir “agir sur le cours des choses” comme un des principaux avantages du métier. Cela ne signifie pas nécessairement que ces personnes soient toutes motivées par un but idéologique en particulier. Un journaliste peut très bien vouloir agir sur le cours des choses tout en prenant un soin particulier à ce que ses opinions personnelles ne transparaissent pas dans son travail… Ce que montre en revanche ce pourcentage c’est que les journalistes peuvent être animés d’une réelle ambition politique, une volonté d’être (ou être vus comme) des acteurs du changement social.

L’article – publié dans le dernier numéro du mensuel Journalistes (n°116, Juin 2010) – se trouve juste ici.

Les rédactions ont longtemps été tiraillées entre utilitarisme (ou conséquentialisme) et déontologie : le travail journalistique a longtemps dû y être évalué à la fois en fonction de ses effets sur le public, et de sa conformité aux principes (vérité, rigueur, exactitude, intégrité, équité). L’oubli des principes en a toujours dénaturé le contenu. Et l’oubli des conséquences en a souvent ruiné les ambitions. Avec l’essor de l’Internet, c’est une ancienne logique qui a, progressivement, pu refaire surface dans le monde de la presse : une logique libérale (qui n’est ni gauche, ni de droite), selon laquelle une information n’est bonne, que pour autant que l’on accepte de ne pas en entraver la production, la circulation, la consommation, le commentaire et la critique. Bref, une information est « légitime » si elle remporte l’adhésion des membres d’un libre marché des idées.

Le libéralisme des idées peut se concilier avec l’une ou l’autre des deux logiques précédentes (selon que le journaliste veuille faire du buzz, de la qualité, ou les deux choses à la fois). Mais, en même temps que la logique libérale s’accommode de la logique utilitariste, elle la transforme. Car – en lui imposant un modèle de libre accès à l’information et de gratuité – elle la conduit à substituer à la quête d’utilité financière, une quête d’utilité sociale. Les journalistes se retrouvent, ainsi, dans un modèle où la diffusion d’information n’offre pas d’avantages financiers immédiats, mais essentiellement des avantages relationnels : une visibilité et une reconnaissance utiles à l’ascension professionnelle. Enfin, si la logique libérale s’accommode de la déontologie, elle la transforme également ; redéfinissant par exemple le journalisme comme un travail de médiation, de collaboration et d’échange, plutôt que comme un travail de transmission d’information.

Que l’on soit ou non partisan de cette vision libérale de l’information, on est en droit de se poser au moins deux questions : Premièrement, cette libéralisation de l’information ne risque-t-elle pas d’entraver le droit des personnes à la réputation et à la vie privée ? Persuadés qu’une information transparente suffit à traduire le réel, combien de bloggeurs ne transforment pas, quotidiennement, leurs soupçons en accusations ? Deuxièmement, dans la blogosphère et les réseaux sociaux – où une minorité d’acteurs se partage la majorité des liens – est-ce que c’est réellement l’information qui mérite le moins d’attention qui s’éclipse ? Je n’ai pas encore de réponse. J’attends vos idées…