Le 17 novembre, j’interrogeais Raymond Boudon, sociologue français, chef de file du mouvement de l’individualisme rationnel (Rational Action Theory) et de la « rationalité cognitive contextualisée ». Voici les principaux points qu’il a abordés…

Qu’est-ce qui vous a amené vers le sociologie?

A l’époque, il n’existait pas encore de formation en sociologie : j’ai fait l’agrégation de philosophie, et c’est seulement par la suite de je me suis intéressé à la sociologie. J’ai  suivi une formation aux états-unis auprès de Lazarsfeld et Merton dans les années 60. C’est un pensée qui m’a plu, qui présentait la société sous un angle rationaliste, quantitativiste, ne voyant aucune raison de l’étudier avec d’autres outils que ceux qui l’on utilise déjà dans les autres disciplines …. A la même époque se développait, en France, une pensée floue, vague, que l’on a appelé « structuralisme ». (…) Je pense que cette discipline [la sociologie] doit décrire son objet de la même façon que les autre disciplines scientifiques; cela a été un tort d’en faire une forteresse isolée… Elle doit communiquer avec l’extérieur, avec les autres savoirs.

(…)

Vous faites la distinction entre libéralisme économique et libéralisme politique; est-ce que en vous faites également une entre libéralisme économique et capitalisme?

Non, pas vraiment, ce sont des notions assez vagues. Elles recouvrent à peu près le même sens. Et elles ont été interprétées de mille façons différentes.  Je ressens une proximité intellectuelle avec quelqu’un comme Amartya Sen et, sans doute, John Rawls, dont le principe de différence est toutefois un peu rigide. Finalement ce que Rawls a essayé d’expliquer au travers du principe du voile d’ignorance, n’était rien d’autre que cette vielle idée de “spectateur impartial”, déjà présente chez Smith et Rousseau. Cette idée, que l’on retrouve, dans la « Richesse des Nations » et la « Théorie des sentiments moraux », a malheureusement été délaissée…

Quel regard posez vous sur la crise financière. Dans une de vos dernières publications, vous dites que c’est le clientélisme, ou la bienveillance des pouvoirs publics qui a favorisé la crise?

Tout à fait, depuis l’époque de Carter, les pouvoirs publics ont favorisé le crédit, une baisse des taux d’emprunt pour satisfaire leur public… Les banques en ont bien entendu tiré profit, jusqu’à ce que le système cale… Il est intéressant de voir les raisons qui ont poussé les gens dans cette impasse.

Quels conseils donneriez-vous à des étudiants désireux de commencer des études de sciences humaines ?

C’est une question difficile. Je n’aime pas donner de conseils. Mais je crois qu’il est important de retourner vers les grands auteurs, que sont Weber, Durkheim, Tocqueville; auteurs dont on ne retient malheureusement que des slogans : « le boucher » et « la main invisible » chez Adam Smith, le “fait social” chez Durkeim… Ces grandes oeuvres, incroyablement complexes, ont malheureusement été simplifées à l’extrême. (…) En France, la sociologie s’est isolée, s’est affaiblie. On ne sait pas trop comment définir les sociologues; je sais pas comment c’est en Belgique, mais en France on ne voit pas trop ce qu’ils apportent de plus que les journalistes… Ce que je conseillerais; c’est de se faire son propre corpus, en revenant  aux textes, en revenant aux classiques. Il y a aussi des auteurs actuels, des auteurs contemporains qui font un travail remarquable. En France, il a une génération de chercheurs de 40-50 ans qui font un travail intéressant : ce qui se fait aujourd’hui en “sociologie analytique” mérite par exemple le détour.