Je reviens de la deuxième réunion HackDemocracy, organisée par Jonathan Van Parys, Xavier Damman et Damien Van Achter. Le thème de la soirée : « Understanding Wikileaks: how it works, how it’s being used and what it means for the world« . En guise d’introduction, le cryptographe Jean-Jacques Quisquater nous explique ce qu’est une boîte anonyme (anonymous dropbox). Pour garantir l’anonymat d’une source, on peut faire transiter ses informations au travers de différents serveurs, en leur faisant emprunter des chemins aléatoires : à tout endroit, il est possible d’identifier un prédécesseur et un successeur directs, mais l’origine lointaine de l’information reste quant à elle inconnue. Quisquater insiste sur le fait qu’il n’existe pas de système de cryptographie qui garantisse un anonymat absolu (cf. Tor), ‘les failles existent’ conclut-il (sans avoir le temps de préciser de quoi il s’agit).

Les intervenants suivants sont Nicolas Kaiser-Brill et Olivier Tesquet – responsables du site français OWNI – qui nous parlent de leur rencontre avec Julian Assange, de la constitution de leurs 3 moteurs de recherche ‘Wikileaks’, de leur déception vis-à-vis de la stratégie de « diffusion au compte-gouttes » des câbles diplomatiques, et enfin de leur vision de ce que serait le journalisme de demain …

La soirée suit son cours. Un membre de l’assemblée soulève la question de l’arrière-fond idéologique de Wikileaks : la première agence de renseignement du peuple ne défend-elle pas une vision libérale, presque libertaire de l’information et de la vie publique ? Est-ce qu’elle ne joue pas le jeu de l’anarcho-capitalisme en égratignant la crédibilité des pouvoirs publics ?

La dernière intervention est celle de Sidney Leclercq qui nous parle de la façon dont les révélations de Wikileaks affectent les relations internationales et la diplomatie, et aussi la façon dont les fuites sont utilisées comme instruments stratégiques. Il achève sa présentation par un exemple d’actualité : la chute de Ben Ali… (cf. câble diplomatique du 7 décembre 2010, publié par le Monde)

Un grand merci à Nicolas Streel, pour sa vidéo…

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Ces cinq dernières années, on a vu – par-delà les limites du journalisme institutionnel – des internautes prétendre au statut d’observateur citoyen, ou parfois de ‘journaliste citoyen’. Mais, on s’est vite aperçu qu’ils n’étaient pas aussi nombreux que ce que d’aucuns avaient initialement espéré. La principale raison de ce faible d’engouement c’est la peur : la peur des conséquences négatives qui pourraient résulter d’une prise de position publique (et cela essentiellement au niveau professionnel).

Ainsi, de nombreux bloggeurs – dont les métiers respectifs exigent qu’ils s’abstiennent d’afficher leurs opinions personnelles – préfèrent garder l’anonymat (cf. Maître Eolas). Ce choix, ils le justifient soit par la volonté de séparer le travail du ‘reste’, soit par la volonté de ne pas se mettre en froid avec des collaborateurs, collègues ou supérieurs hiérarchiques : « Je veux pas que ça interfère avec mon job de prof – explique ainsi un de nos répondants –  je m’occupe aussi d’édition scientifique et Dieu sait si dans le domaine scientifique il faut être objectif. Voilà, l’anonymat c’est la liberté je trouve ».

« Je veux scinder les deux, parce que je ne veux pas que les postions que je prends, éventuellement, ne soient connues, identifiées comme m’appartenant (…). Je pensais que c’était une manière de ne pas me censurer (…). Je fais de la recherche, je travaille avec des flamands, je n’ai pas envie d’avoir des difficultés relationnelles dans mon travail, avec un flamand à la KUL qui est particulièrement NVA, et qui ne serait pas content de voir que je critique Bart de Wever. (…) Dans la vie professionnelle, je pense que ça peut [aider à] brouiller le pistes. D’autant plus que, comme je le disais, la position est asymétrique, puisque lui saura ce que je pense, mais moi je ne sais pas ce qu’il pense de ce que je pense. Et je ne sais pas non plus qu’il sait ce que je pense. « 

L’anonymat est donc – pour ces acteurs – la seule manière d’être à la fois fidèles à leurs identités (et opinions) propres et conformes à ce que les membres de leurs environnements professionnels attendent d’eux. C’est, d’une certaine façon, une stratégie visant à rester dans un ‘jeu de dupes’ tout en affirmant son identité (Goffman, 1973). Et cette stratégie est aussi employée par des journalistes professionnels  (cf. Boulette, The Mole). En effet – pour un journaliste professionnel – être identifié comme une personne rétive aux normes incorporées par la sphère médiatique… c’est prendre le risque d’en être finalement exclu.

« Chez Belga, l’image de neutralité est importante, donc si notre hiérarchie apprenait que… on avait un blog où on exprimait des opinions qui sont quand même fort marquées à gauche… sur le blog, ça passerait pas très bien. Donc moi par exemple quand j’avais essayé d’avoir ses collaborations en tant qu’indépendant complémentaire avec d’autres médias, ça m’avait été refusé. On a tout simplement dit, “voilà on va l’faire anonymement”. Mais c’est un peu un secret de polichinelle parce qu’il y a beaucoup de gens dans la boîte qui le savent. Puis, aussi – par rapport aux informations qu’on a – si par exemple on a appris quelque chose dans une conversation avec un ministre (…), on va aussi se restreindre de… la donner parce qu’on ne veut pas être identifié par rapport à nos sources non plus”.

Résumons-nous : en tant qu’il permet l’expression de points de vue légitimes que les acteurs se retiennent d’exprimer dans la ‘vie réelle’, l’anonymat favorise le débat et l’expression publique. L’absence de marqueurs sociaux, permettrait plus exactement d’exprimer des opinions divergentes (mais légitimes) sans crainte de remettre en cause le ‘pacte de stabilité sociale’ qui régule les interactions quotidiennes sur le lieu de travail.

Erving Goffman (1922-1982)

Mais, c’est exactement pour ces mêmes raisons que l’anonymat constituerait aussi une entrave à la a discussion : il favoriserait l’incivilité et polariserait les opinions. Quand un commentateur n’est pas tenu pour personnellement responsable de ses dires, il tend à exagérer ses points de vues. “Soustrait aux regards des autres, l’internaute, en partie déchargé des contraintes de la vie sociale et notamment des règles de politesse et de civilité, [peut] aisément s’extraire de la discussion” (Greffet & Wojcik, 2008 : 26). Certains espaces d’expression tendent par conséquent à se transformer en exutoires ou en « défouloirs ».

Conscients que l’anonymat favorise un pouvoir sans responsabilités – le pouvoir de lancer des insultes, des rumeurs et des accusations sans fondements – les bloggeurs anonymes sont les premiers à le critiquer : pour eux, l’anonymat est une chose condamnable si elle sert a justifier la méchanceté, l’insulte et l’irresponsabilité.

“Je pense que, quand c’est anonyme et qu’en plus c’est méchant, ça ça correspond à une mauvaise manière de d’utiliser l’anonymat; parce qu’alors là on est mesquin avec une personne sans oser vraiment l’avouer. Donc c’est pas ça notre démarche quoi, nous c’est simplement par rapport à notre employeur (…) Parce que parfois on voit des commentaires sur notre blogs “ah les courageux anonymes qui s’en prennent à telle ou telle personne”. C’est pas ça. Y a pas d’arguments ad hominem… ou peu”.

« L’anonymat, c’est pas un masque pour moi. Ça ne l’a jamais été, depuis que je suis sur Internet… Il y a des bloggeurs qui, je pense, se construisent un masque, un personnage. Moi, ça n’a jamais été le cas dans mon usage de l’Internet (…).  Pamina c’est pas un personnage, c’est moi quoi ».

A défaut de se prémunir des conséquences fâcheuses de la prise de parole publique (en gardant l’anonymat), les acteurs peuvent également s’en protéger en recherchant des soutiens financiers, des critiques et des conseils au sein de leurs réseaux sociaux respectifs. Mais, tout le monde ne dispose malheureusement pas du capital économique, culturel et symbolique nécessaire à l’expression publique. C’est peut-être ce qui fait que la prétendue révolution du Web 2.0 soit restée aux mains des professionnels de la parole publique …

P. Dorsey/ Time (1937)

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Greffet & Wojcik (2008) « Parler politique en ligne. Une revue des travaux français et anglo-saxons » in Réseaux 2008/4 – n°150

Goffman (1973), La Mise en scène de la vie quotidienne, Éditions de Minuit, collection « Le Sens Commun ».