Je viens de commencer la lecture du nouveau XXI. Aux pages 32 et 33, Saint-Exupéry, parle de l’émergence du « fourth estate ». Il dit qu’elle remonte au début des années septante, et, plus précisément, au moment du Watergate et du retrait des troupes américaines du Vietnam. A cette époque, ajoute-t-il, l’opinion publique se console de la défaite US en gardant à l’esprit que la presse a pu réussir un pari impossible. Celui d’opérer des changements qu’à eux seuls l’exécutif ou le législatif auraient été impuissants à réaliser : (1) pousser un président à la démission et (2) infléchir le cours de la politique étrangère des Etats-Unis.

« Par quatrième pouvoir, il fallait entendre le pouvoir de la presse. L’échec vietnamien lui était imputable. Parce qu’elle avait rapporté les nouvelles du front, parce qu’elle avait diffusé des images du conflit, elle avait suscité, nourri, popularisé un sentiment de défaitisme qui, bien sûr, ne pouvait mener qu’à la défaite. Flattés dans leur ego, nombre de titres et d’illustres journalistes s’empressèrent de récupérer cette notion de « quatrième pouvoir » pour l’accréditer. Rapporteurs d’histoires, ils se voyaient soudain accéder au rang d’acteurs de l’Histoire. N’était-ce pas une consécration? Ils y crurent. Appuyée par des romanciers, des sociologues, des experts en médias et quelques historiens, la presse s’appropria le mythe et s’employa à le nourrir sans jamais s’interroger sur sa portée profonde » (Saint-Exupéry, « Le quatrième pouvoir n’existe pas » in XXI, n°9, 2010).

C’est en fait au XIXème siècle qu’est né le mythe du quatrième pouvoir, sous la plume de l’essayiste Th. Carlyle.  On estimait à l’époque que le pouvoir de la presse venait se rajouter, non pas aux trois pouvoirs de l’Esprit des Lois (1847) comme on le prétend souvent aujourd’hui, mais aux trois « états généraux » de l’Ancien Régime : noblesse, clergé et tiers état. Dans le coulisses de l’assemblée – dirigée par les trois ordres politiques (laïc, ecclésiastique et urbain) – œuvrait en effet une classe d’individus que l’on croyait plus puissante encore que la classe régnante, et dont la force était très précisément de parvenir (dans les bons jours) à dévoiler les secrets et les mécanismes du pouvoir.

« Burke said there were Three Estates in Parliament; but, in the Reporters’ Gallery yonder, there sat a Fourth Estate more important far than they all. It is not a figure of speech, or a witty saying; it is a literal fact – very momentous to us in these times. (…) Whoever can speak, speaking now to the whole nation, becomes a power, a branch of government, with inalienable weight in law-making, in all acts of authority. It matters not what rank he has, what revenues or garnitures. The requisite thing is that he have a tongue which others will listen to; this and nothing more is requisite. The nation is governed by all that has a tongue in the nation: Democracy is virtually here » (Thomas Carlyle, On Heroes and Hero Worship, 1841).

Ce pouvoir de la presse, certains auteurs anglo-saxons du XIXème siècle finirent par le croire omniprésent et omnipotent (W. Makepeace Thackeray, 1850), ou par en grossir expressément les traits, comme Oscar Wilde ironisant sur le pouvoir d’influence exorbitant des « morning papers« . En 1891, dans un excellent passage de « The Soul of Man Under Socialism« , Oscar Wilde explique par exemple que le règne de la presse est sans partage. « Les rois ne disent rien, les clercs n’ont rien à dire, et les parlementaires n’ont rien a dire et le disent bien fort« … Puis, la presse se partage le reste.

« In old days men had the rack. Now they have the press. That is an improvement certainly. But still it is very bad, and wrong, and demoralising. Somebody – was it Burke? – called journalism the fourth estate. That was true at the time, no doubt. But at the present moment it really is the only estate. It has eaten up the other three. The Lords Temporal say nothing, the Lords Spiritual have nothing to say, and the House of Commons has nothing to say and says it. We are dominated by Journalism. In America the President reigns for four years, and Journalism governs for ever and ever. » (Oscar Wilde, The Soul of Men Under Socialism, 1891)

La maîtrise de la communication est ici décrite comme l’enjeu d’un pouvoir qui enveloppe tous les pouvoirs… et en dépend. Une vison qui n’est pas sans rappeler la sociologie systémique de Niklas Luhmann. Pour lui, la société est un système qui reproduit la communication de la même façon que les systèmes vivants reproduisent la vie et que les systèmes psychiques reproduisent la conscience, avec pour conséquence que les individus (dont on prétend souvent qu’ils composent la société) en sont en réalité l’environnement. Cette société est elle-même composée de sous-systèmes clos qui répondent à des codes, à des langages ou à des dynamiques propres. Le code qui régit le monde du journalisme, c’est « information/non-information » et s’il lui est possible de traduire ou de relayer des informations relatives aux autres sous-systèmes, c’est seulement en fonction de son code propre, qui est celui de la crédibilité, de la vraisemblance, de la newsworthiness

C’est en ce sens qu’on peut dire du monde du journalisme qu’il fonctionne « à la confiance« . Il s’agit, essentiellement – pour le journaliste et l’éditeur – de trier, d’analyser et de mettre en forme des messages associés à une certaine dose de confiance institutionnelle.  Tout le problème, c’est que – depuis le XIXème siècle – on attend également du journaliste qu’il égratigne les institutions dont il tire son autorité. Cette injonction contradictoire n’est toutefois pas aussi dure à surmonter qu’il y parait, car les journalistes ont – encore aujourd’hui – le pouvoir se détacher, épisodiquement, de l’opinion et des faits établis pour retourner vers l’expérience des individus. Bref, s’il existe un quatrième pouvoir, c’est celui de rapporter des histoires concrètes, proches du réel et du vécu. Sans elles, le journalisme est forcé et contraint de participer d’une série de logiques qui lui sont étrangères, sur lesquelles il ne peut avoir prise, et ainsi de subordonner son autorité à d’autre systèmes de pouvoir.

Le crise que traverse aujourd’hui la profession, le malaise que connaissent aujourd’hui les journalistes s’accompagne – je crois – de la conscience de cette autorité perdue. Alors que l’on voyait en elle un gardien de la démocratie, on s’aperçoit aujourd’hui que la presse ne contraignait le pouvoir que par accident, ne protégeait généralement les citoyens que par opportunisme, ne sauvegardait les libertés démocratiques que par hasard. Et quoi de plus normal: fondamentalement, ce que cherche le pouvoir (et notamment celui de la presse) ce n’est pas de contrer un autre pouvoir, ni de protéger ceux qui pourraient en être victimes, mais simplement à s’exercer. Et cela, on ne peut malheureusement (ou heureusement) pas le changer, tout au plus peut on le partager. Et c’est, très précisément ça, le défi auquel la presse se trouve à présent confronté : re-partager la production d’information. Et P. de Saint-Exupéry de conclure…

« A ce quatrième pouvoir beaucoup ont cru et croient encore. A tort, car il n’existe pas. Tout au pire est-il une arme dont les uns et les autres aiment à s’emparer pour installer autorité, influence ou notoriété – tous attributs qui a défaut d’être le Pouvoir, témoignent de l’ivresse liée au sentiment de pouvoir. (…) Le pouvoir est un lien, n’est qu’un lien. Il est connaissance consentie, ténue, fragile. »(Saint-Exupéry, « Le quatrième pouvoir n’existe pas » in XXI, n°9, 2010)

Dans le chapitre sur la « liberté de la presse », du premier tome de la Démocratie en Amérique (1835), Tocqueville conseille aux autorités françaises de son époque de renoncer à exercer la censure, non à cause de l’immoralité de cette entrave à la liberté individuelle, mais à cause de son manque d’efficacité… En démocratie – précise Tocqueville – les publications sont si nombreuses, que la censure s’exerce d’elle-même : les voix dissonantes se perdent naturellement dans l’opinion dominante, si bien que la prétendue « licence de la presse » favorise davantage le status quo et le pouvoir en place, que la révolte et le changement. Quelques lignes plus loin, Tocqueville s’essaie à décrire les réseaux de presse américains (qui contrairement aux réseaux français, sont protégés part la Constitution)…

« Peu d’abonnés suffisent pour que le journal puisse couvrir ses frais : aussi le nombre d’écrits périodiques ou semi-periodiques aux E.-U. dépasse-t-il toute croyance (…). Il n’y a presque pas de bourgade qui n’ait son journal (…) les lumières comme la puissance sont disséminées  dans toutes les parties de cette vaste contrée ; les rayons de l’intelligence humaine, au lieu de partir d’un centre commun, s’y croisent donc en tous sens, les Américains n’ont nulle part la direction générale de la pensée, non plus celle des affaires ». (TOCQUEVILLE, La démocratie en Amérique I, p. 237)

Et Tocqueville n’était pas le seul à parler des réseaux de presse libre comme certains parleraient aujourd’hui d’Internet: un pouvoir réticulaire, omniprésent, aux mains et au service de la population. Pour montrer la ressemblance entre le  5th estate et les réseaux de presse du XIXème siècle, W. H. Dutton (Uni. Oxford) reprend un témoignage du romancier britannique William Makepeace Thackeray…

There she is – the great engine – she never sleeps. She has her ambassadors in every quarter of the world – her courtiers upon every road. Her officers march along with armies, and her envoys walk into statesmen’s cabinets. They are ubiquitous”. William MAKEPEACE THACKERAY [1848-1850], The History of Pendennis, Chapters 19, 30.

1-01 Through the Network (of Networks)