QU’EST-CE C’EST QUE LE JOURNALISME ?

(par M. Simonson)

Le Droit ne contient pas de définition du terme journalisme. C’est-à-dire que – bien qu’il reconnaisse et protège un versant de l’activité, le versant institutionnel – il ne définit pas l’activité en tant que telle. Si la loi établit les règles qui conditionnent l’accès au titre (de journaliste professionnel), elle se retient de dire ce qu’est le journalisme. Le droit français en donne d’ailleurs, depuis la loi Brachard de 1935, une définition tautologique : est journaliste professionnel « toute personne qui a pour activité principale régulière et rétribuée, l’exercice de sa profession dans une ou plusieurs entreprises de presse et qui en tire le principal de ses ressources ».

Pour sortir de cette tautologie, le Droit indique que le journalisme vise la poursuite de l’intérêt public ou de l’intérêt général. Cela laisse entendre que peut prétendre au titre de journaliste tout individu qui (1) se définit comme tel et (2) traite de questions d’intérêt général, à destination d’un public. Mais, à nouveau, le Droit se retient de définir ce qu’est l’intérêt public ou l’intérêt général. Si le journalisme est le ‘professionnalisme du flou’, ce n’est donc pas seulement parce que la pratique est vague, mais aussi parce que les fondements de la profession sont – à raison, sans doute – aussi incertains et indéterminés que l’est la notion d’intérêt public elle-même.

« Le journaliste exerce un métier mal défini, relevant de l’artisanat et de l’empirisme. Sa définition est essentiellement tautologique : est journaliste celui qui fait du journalisme. Mais avec la multiplication des médias, cette définition s’est tellement brouillée qu’elle recouvre aujourd’hui une infinité de pratiques, souvent étrangères les unes aux autres » (Bernard Poulet, La fin des journaux et l’avenir de l’information, Gallimard, 2009 : 87)

Gérard Cornu – auteur d’un ouvrage sur le vocabulaire juridique – se risque à dire ceci : l’« intérêt public » c’est ce qui est pour le bien public – , ce qui intéresse l’ensemble de la population. Mais, comment peut-on dire d’une chose qu’elle intéresse l’ensemble des membres de la collectivité ? Cela dépend du sens qui est donné au verbe ‘intéresser’. ‘Intéresser’ peut signifier ‘fixer l’attention’ (ou ‘captiver l’esprit’), mais aussi ‘concerner’ (ou ‘être d’importance pour)’. Opter pour la première de ces deux définitions, revient à admettre que l’intérêt général se résume à ce qui capte l’attention des membres de la collectivité. Selon cette conception, l’individu est le seul à pouvoir déterminer ce en quoi réside son intérêt propre, et l’agrégation de ces points de vue individuels suffit à constituer l’intérêt général.

La limite de ce type d’espace public, c’est qu’il ne fonctionne que si les réseaux de communication parviennent à limiter l’auto-renforcement des signaux promotionnels, publicitaires et propagandistes. Tant que ces phénomènes d’auto-renforcement (publicité, effets de mode) brouilleront la communication, il sera raisonnable de penser que les questions d’intérêt général sont – aussi et, peut-être, principalement – des questions qui concernent les membres de la collectivité indépendamment de l’attention qu’elles reçoivent : le rôle du journaliste n’est donc pas seulement de répondre à une demande individuelle, mais aussi d’attirer l’attention du public sur des signaux autrement imperceptibles. C’est cette seconde définition que privilégient les journalistes lorsqu’ils parlent de leur activité comme d’un service rendu à la collectivité . Pour eux, l’information n’est pas seulement une offre qui répond aux attentes d’un public cible, mais aussi une pratique qui cherche à s’exercer et à se préserver elle-même, et cela quel que soit le contexte, et quelles que soient les conséquences.

Le travail journalistique ne dépend donc pas que de déterminants extérieurs ; il dépend aussi de ‘compétences morales’ que les acteurs exercent à tout moment de leurs vies (cf. Boltanski) : chaque acteur sent et comprend ce qu’est une vraie « information » pour soi-même et pour autrui ; et s’efforce d’accorder cette définition tout à fait singulière aux structures dans lesquelles il évolue. La pratique consiste – pour chaque journaliste – à trouver le geste, le mot juste, le ton juste… Une exigence très difficile à satisfaire dans les médias de masse

« Le journalisme doit remplir deux fonctions : organiser l’espace public mais aussi produire des révélations. Révéler d’abord au sens de tendre un miroir à la société, pour qu’elle prenne conscience de ce qu’elle est véritablement. C’était très net au moment de la Révolution française, parce que les citoyens avaient le sentiment d’entrer dans une société nouvelle. Le journaliste était alors un explorateur direct sur le terrain de cette société en train de se faire » (Pierre Rosanvallon, interview accordée au quotidien en ligne MediaPart, le 8 février 2008 ; cité par Poulet, 2009 : 88)

Mais, les journalistes doivent aujourd’hui faire face à des dilemmes insensés : doivent-ils sacrifier encore davantage la qualité de leurs pratiques, ou sacrifier encore un peu plus de sécurité économique ? Poussés dans leurs retranchements, ils font à face des limites insurmontables : objectives – financières, matérielles – mais aussi morales et psychologiques. « Comment faire pour préserver à la fois mon rôle et ma pratique, mon statut et mon intégrité ? ».

TENSION ENTRE ‘POUVOIR’ ET ‘ROLE’ JOURNALISTIQUES

« Le monde de l’information au temps d’internet est paradoxal. Il nous donne le sentiment d’être submergés de news déversées à jet continu, de vivre dans un temps mondial où nous savons « en direct » ce qui se passe à l’autre bout de la planète ; et pourtant, si l’on compare cette situation à celle qui caractérisait les années 1960, on sent bien que, finalement, nous n’en savons guère, et peut-être moins, sur le monde. Et surtout, que nous avons de plus en plus de mal à comprendre ce qui se passe » (Poulet, 2009 : 101).

Une société de rédaction pèse sur les décisions prises à la tête de l’entreprise, mais c’est un abus de langage que de parler d’indépendance. Les sociétés de rédactions permettent la préservation de certaines zones d’autonomie, mais sont fortement dépendantes du pouvoir de l’entreprise (qui tient davantage de la culture du management que de la culture de la presse). Les professionnels ont par conséquent du mal à protéger leurs qualités, leurs identités, leurs pratiques face au renforcement de logiques de captation d’audience, de présentation de soi (Poulet, 2009 : 88) et de marketing, devenues omniprésentes dans la société en réseau.

Dans la presse en ligne, cette logique est souvent poussée très loin : car, le choix des articles en ligne ne dépend pas seulement des chiffres de fréquentation, mais aussi de leur capacité à attirer les lecteurs vers les publicités les plus chères. Coincés entre des annonceurs qui payent au clic et des consommateurs qui ne paient rien du tout, les journalistes voient l’information à se réduire à une méta-marchandise. Dans un tel système, le seul modèle économique viable semble être… celui du Huffington Post : une économie dans laquelle les contributeurs sont « rétribués » par des gains de visibilité, d’attention et de ‘reconnaissance’ (Poulet, 2009 : 105).

Cette course à la visibilité et à l’attention est économiquement viable, mais professionnellement périlleuse : le journaliste court le risque de perdre un peu de son ‘identité professionnelle’. Une fracture s’est donc créée entre ceux qui (au sein des rédactions) se flattent de produire une information sur ‘papier’ qui ‘rend service’ au citoyen (et ont des difficultés à poursuivre cet effort, à cause de l’effondrement des ventes et des revenus publicitaires) et ceux – jeunes et mal rémunérés – qui ont pour tâche de régler les flux, d’accroître le trafic, et de répondre à des exigences de vitesse et réactivité.

Dans la presse francophone – malgré une recherche de ‘synergies’ – les rédactions papier restent souvent séparées des rédactions web (cf. Le Monde, Le Soir). Ces deux mondes convergent, mais la suppression des frontières n’est pas aussi simple que dans le monde de l’audio-visuel. Car, la presse ne parvient ni se défaire d’un paradigme industriel ‘cassé’ (basé sur les recettes publicitaires), ni à s’accorder avec la culture de l’Internet : existe-t-il une voie médiane entre cette presse qui se trouve emportée dans un univers de flux attentionnels et informationnels … et cette presse qui s’en coupe, pour se recentrer sur la pratique et tenter des paris risqués, dans l’espoir de produire des ‘miracles’ du type de XXI ? C’est la pari de bloggeurs, et de pure players, qui tentent de se réapproprier les technologies du web.

Ce qui se joue aujourd’hui, c’est une tentative de concilier deux choses devenues difficilement conciliables : l’occupation d’un STATUT et l’exercice d’un POUVOIR . En temps normal, ces deux choses se confondent, s’harmonisent l’une avec l’autre, et il est difficile de les distinguer. Mais, en temps de crise, elles entrent en dissonance l’une avec l’autre. C’est-à-dire que les acteurs ne parviennent plus à accorder leurs pratiques à leur rôle, leur ‘façade sociale’ : il leur est de plus en plus dur de concilier leur pouvoir et leur statut. Cela crée des crises morales, qui sont réelles, mais dont l’importance ne peut pas être ‘calculée’ et dont la signification ne peut malheureusement pas être saisie à l’aide de nouveaux ‘business models’.

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Je viens de commencer la lecture du nouveau XXI. Aux pages 32 et 33, Saint-Exupéry, parle de l’émergence du « fourth estate ». Il dit qu’elle remonte au début des années septante, et, plus précisément, au moment du Watergate et du retrait des troupes américaines du Vietnam. A cette époque, ajoute-t-il, l’opinion publique se console de la défaite US en gardant à l’esprit que la presse a pu réussir un pari impossible. Celui d’opérer des changements qu’à eux seuls l’exécutif ou le législatif auraient été impuissants à réaliser : (1) pousser un président à la démission et (2) infléchir le cours de la politique étrangère des Etats-Unis.

« Par quatrième pouvoir, il fallait entendre le pouvoir de la presse. L’échec vietnamien lui était imputable. Parce qu’elle avait rapporté les nouvelles du front, parce qu’elle avait diffusé des images du conflit, elle avait suscité, nourri, popularisé un sentiment de défaitisme qui, bien sûr, ne pouvait mener qu’à la défaite. Flattés dans leur ego, nombre de titres et d’illustres journalistes s’empressèrent de récupérer cette notion de « quatrième pouvoir » pour l’accréditer. Rapporteurs d’histoires, ils se voyaient soudain accéder au rang d’acteurs de l’Histoire. N’était-ce pas une consécration? Ils y crurent. Appuyée par des romanciers, des sociologues, des experts en médias et quelques historiens, la presse s’appropria le mythe et s’employa à le nourrir sans jamais s’interroger sur sa portée profonde » (Saint-Exupéry, « Le quatrième pouvoir n’existe pas » in XXI, n°9, 2010).

C’est en fait au XIXème siècle qu’est né le mythe du quatrième pouvoir, sous la plume de l’essayiste Th. Carlyle.  On estimait à l’époque que le pouvoir de la presse venait se rajouter, non pas aux trois pouvoirs de l’Esprit des Lois (1847) comme on le prétend souvent aujourd’hui, mais aux trois « états généraux » de l’Ancien Régime : noblesse, clergé et tiers état. Dans le coulisses de l’assemblée – dirigée par les trois ordres politiques (laïc, ecclésiastique et urbain) – œuvrait en effet une classe d’individus que l’on croyait plus puissante encore que la classe régnante, et dont la force était très précisément de parvenir (dans les bons jours) à dévoiler les secrets et les mécanismes du pouvoir.

« Burke said there were Three Estates in Parliament; but, in the Reporters’ Gallery yonder, there sat a Fourth Estate more important far than they all. It is not a figure of speech, or a witty saying; it is a literal fact – very momentous to us in these times. (…) Whoever can speak, speaking now to the whole nation, becomes a power, a branch of government, with inalienable weight in law-making, in all acts of authority. It matters not what rank he has, what revenues or garnitures. The requisite thing is that he have a tongue which others will listen to; this and nothing more is requisite. The nation is governed by all that has a tongue in the nation: Democracy is virtually here » (Thomas Carlyle, On Heroes and Hero Worship, 1841).

Ce pouvoir de la presse, certains auteurs anglo-saxons du XIXème siècle finirent par le croire omniprésent et omnipotent (W. Makepeace Thackeray, 1850), ou par en grossir expressément les traits, comme Oscar Wilde ironisant sur le pouvoir d’influence exorbitant des « morning papers« . En 1891, dans un excellent passage de « The Soul of Man Under Socialism« , Oscar Wilde explique par exemple que le règne de la presse est sans partage. « Les rois ne disent rien, les clercs n’ont rien à dire, et les parlementaires n’ont rien a dire et le disent bien fort« … Puis, la presse se partage le reste.

« In old days men had the rack. Now they have the press. That is an improvement certainly. But still it is very bad, and wrong, and demoralising. Somebody – was it Burke? – called journalism the fourth estate. That was true at the time, no doubt. But at the present moment it really is the only estate. It has eaten up the other three. The Lords Temporal say nothing, the Lords Spiritual have nothing to say, and the House of Commons has nothing to say and says it. We are dominated by Journalism. In America the President reigns for four years, and Journalism governs for ever and ever. » (Oscar Wilde, The Soul of Men Under Socialism, 1891)

La maîtrise de la communication est ici décrite comme l’enjeu d’un pouvoir qui enveloppe tous les pouvoirs… et en dépend. Une vison qui n’est pas sans rappeler la sociologie systémique de Niklas Luhmann. Pour lui, la société est un système qui reproduit la communication de la même façon que les systèmes vivants reproduisent la vie et que les systèmes psychiques reproduisent la conscience, avec pour conséquence que les individus (dont on prétend souvent qu’ils composent la société) en sont en réalité l’environnement. Cette société est elle-même composée de sous-systèmes clos qui répondent à des codes, à des langages ou à des dynamiques propres. Le code qui régit le monde du journalisme, c’est « information/non-information » et s’il lui est possible de traduire ou de relayer des informations relatives aux autres sous-systèmes, c’est seulement en fonction de son code propre, qui est celui de la crédibilité, de la vraisemblance, de la newsworthiness

C’est en ce sens qu’on peut dire du monde du journalisme qu’il fonctionne « à la confiance« . Il s’agit, essentiellement – pour le journaliste et l’éditeur – de trier, d’analyser et de mettre en forme des messages associés à une certaine dose de confiance institutionnelle.  Tout le problème, c’est que – depuis le XIXème siècle – on attend également du journaliste qu’il égratigne les institutions dont il tire son autorité. Cette injonction contradictoire n’est toutefois pas aussi dure à surmonter qu’il y parait, car les journalistes ont – encore aujourd’hui – le pouvoir se détacher, épisodiquement, de l’opinion et des faits établis pour retourner vers l’expérience des individus. Bref, s’il existe un quatrième pouvoir, c’est celui de rapporter des histoires concrètes, proches du réel et du vécu. Sans elles, le journalisme est forcé et contraint de participer d’une série de logiques qui lui sont étrangères, sur lesquelles il ne peut avoir prise, et ainsi de subordonner son autorité à d’autre systèmes de pouvoir.

Le crise que traverse aujourd’hui la profession, le malaise que connaissent aujourd’hui les journalistes s’accompagne – je crois – de la conscience de cette autorité perdue. Alors que l’on voyait en elle un gardien de la démocratie, on s’aperçoit aujourd’hui que la presse ne contraignait le pouvoir que par accident, ne protégeait généralement les citoyens que par opportunisme, ne sauvegardait les libertés démocratiques que par hasard. Et quoi de plus normal: fondamentalement, ce que cherche le pouvoir (et notamment celui de la presse) ce n’est pas de contrer un autre pouvoir, ni de protéger ceux qui pourraient en être victimes, mais simplement à s’exercer. Et cela, on ne peut malheureusement (ou heureusement) pas le changer, tout au plus peut on le partager. Et c’est, très précisément ça, le défi auquel la presse se trouve à présent confronté : re-partager la production d’information. Et P. de Saint-Exupéry de conclure…

« A ce quatrième pouvoir beaucoup ont cru et croient encore. A tort, car il n’existe pas. Tout au pire est-il une arme dont les uns et les autres aiment à s’emparer pour installer autorité, influence ou notoriété – tous attributs qui a défaut d’être le Pouvoir, témoignent de l’ivresse liée au sentiment de pouvoir. (…) Le pouvoir est un lien, n’est qu’un lien. Il est connaissance consentie, ténue, fragile. »(Saint-Exupéry, « Le quatrième pouvoir n’existe pas » in XXI, n°9, 2010)