janvier 2010


Je ne sais pas si vous avez eu l’occasion d’écouter l’émission de Place de la Toile (France Culture) du 15 janvier 2010 intitulée « Le web et la complexité ». Pour ceux que ça intéresse, voici la première partie, consacrée à la cartographie numérique… Bonne écoute :–). Le podcast, c’est ICI.



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J’ai longuement parlé de N. Luhmann avec un de mes collègues de la CITA aujourd’hui. Sans être ni spécialiste, ni inconditionnel de son oeuvre, je trouve qu’on peut lui reconnaître des qualités certaines… A vous de juger. Alors voilà : pour Luhmann la société est un système qui reproduit de la communication. Cette communication, il la reproduit d’une façon analogue à celle qu’ont les systèmes vivants de reproduire de la vie, ou à celle qu’ont les systèmes psychiques de reproduire la conscience… De cela, il ressort que les individus – les systèmes psychiques – ne constituent pas les éléments, ou les membres, du système social, mais en sont en réalité l’environnement.

Ce système social est un système clos qui a lui-même connu un processus de différenciation en sous-systèmes fonctionnels. Le fonctionnement de chacun de ses ensembles dépend, également, d’un code qui lui est propre… et qui rend impossible toute communication d’un sous-système avec un autre. Les liens qu’entretiennent les sous-systèmes se limitent à des rapports d’observation et d’adaptation ; ce qui implique l’impossibilité de formuler le moindre problème à l’échelle de la société dans son entier…

Le système produit lui-même ses éléments (autopoïèse) et définit ses rapports à son environnement en fonction d’un code propre. Le code du politique est – par exemple – étranger au code éthique, au juste et à l’injuste. Cependant, cela ne signifie pas que la morale soit absolument étrangère au monde politique –  elle le concerne dans la mesure où les médias peuvent sanctionner la conduite des politiciens au moyen de scandales…

Un chercheur de l’ULB vient d’attirer mon attention sur une initiative des Radios Francophones Publiques dont je n’avais pas entendu parler jusqu’ici (bravo, je suis encore le dernier au courant de ce genre de choses :-/), consistant à placer des journalistes en lieu clos, avec pour seuls contacts avec l’extérieur Facebook, Twitter et la lumière du jour. Cinq journalistes francophones ont jusqu’à présent accepté de se livrer à cette expérience aux accents de télé-réalité : Benjamin Muller (France Info), Nour-Eddine Zidane (France Inter), Janic Tremblay (Première Chaîne de Radio-Canada), Anne-Paule Martin (RSR – La 1ère) et Nicolas Willems (La Première-RTBF). Le tout donnera lieu à une série d’émissions intitulées « Huis clos sur le Net », dont le but sera (de faire parler de soi, oui, bien sûr, mais aussi) de comprendre comment les réseaux sociaux influencent notre façon de trier et d’analyser l’information qui nous parvient… Dites-moi ce que vous en pensez.

Site du programme: « Huis clos sur le Net »

Bon, le temps passe et les choses n’avancent pas exactement comme je le voudrais; mais elles elle ne reculent pas, c’est toujours ça de pris. Ce midi, je parlais avec mes collègues de la CITA (FUNDP) de l’état d’avancement du projet d’étude de la couverture médiatique de COP15 (Par le Monde, Figaro, Rue89 et Agoravox). Le corpus est finalisé. Il y a déjà quelques hypothèses de recherche qui se dessinent et qu’il serait bon de tester. Voici les 4 principales…

(1) les médias participatifs offrent des points de vues plus éclatés et moins consensuels que les médias traditionnels ; (2) les médias participatifs laissent davantage de place à l’expression d’opinions personnelles que médias traditionnels ; (3) certains médias donnent plus d’importance aux pressions exercées par les mouvements sociaux et les groupes d’intérêts, d’autres mettent plutôt l’accent sur les interactions stratégiques entre Etats ; (4) certains médias soulignent les responsabilités individuelles dans l’échec des négociations, d’autres préfèrent souligner les causes structurelles qui seraient à l’origine des difficultés rencontrées…

Voici la répartition des documents publiés au cours des douze jours de conférence, en fonction des différents médias analysés : LeMonde.fr (LM), LeFigaro.fr (LF), Rue89 (RU) et Agoravox (AG). On observe une nette différence entre le Monde et le Figaro. De deux choses l’une, soit le moteur de recherche du journal de Serge Dassault (Sinequa) ne mentionne pas tous les articles qui ont effectivement publiés entre le 7 et le 12 décembre, soit la question de la production de gaz à effet de serre occupe nettement moins de place à droite qu’à gauche, au sein de l’opinion publique…

On observe également une production réduite au niveau de la presse participative. Quoi de plus normal, Rue89 et Agoravox fonctionnent avec des moyens infiniment plus limités, et n’ont pas encore conquis un lectorat aussi large que le Monde et le Figaro. Par ailleurs, il défendent des points de vues plus contrastés, moins consensuels, parfois allant jusqu’à endosser les habits de la presse d’opinion. C’est surtout vrai pour Agoravox, qui ne fonctionne pas sur le modèle du journalisme à trois mains, mais sur celui du “journalisme citoyen”… Contrairement à Rue89, c’est une plateforme que évolue un peu en marge de la presse institutionnelle, qui la juge volontiers “populiste” ou “poujadiste”… A suivre

Je viens de commencer la lecture du nouveau XXI. Aux pages 32 et 33, Saint-Exupéry, parle de l’émergence du « fourth estate ». Il dit qu’elle remonte au début des années septante, et, plus précisément, au moment du Watergate et du retrait des troupes américaines du Vietnam. A cette époque, ajoute-t-il, l’opinion publique se console de la défaite US en gardant à l’esprit que la presse a pu réussir un pari impossible. Celui d’opérer des changements qu’à eux seuls l’exécutif ou le législatif auraient été impuissants à réaliser : (1) pousser un président à la démission et (2) infléchir le cours de la politique étrangère des Etats-Unis.

« Par quatrième pouvoir, il fallait entendre le pouvoir de la presse. L’échec vietnamien lui était imputable. Parce qu’elle avait rapporté les nouvelles du front, parce qu’elle avait diffusé des images du conflit, elle avait suscité, nourri, popularisé un sentiment de défaitisme qui, bien sûr, ne pouvait mener qu’à la défaite. Flattés dans leur ego, nombre de titres et d’illustres journalistes s’empressèrent de récupérer cette notion de « quatrième pouvoir » pour l’accréditer. Rapporteurs d’histoires, ils se voyaient soudain accéder au rang d’acteurs de l’Histoire. N’était-ce pas une consécration? Ils y crurent. Appuyée par des romanciers, des sociologues, des experts en médias et quelques historiens, la presse s’appropria le mythe et s’employa à le nourrir sans jamais s’interroger sur sa portée profonde » (Saint-Exupéry, « Le quatrième pouvoir n’existe pas » in XXI, n°9, 2010).

C’est en fait au XIXème siècle qu’est né le mythe du quatrième pouvoir, sous la plume de l’essayiste Th. Carlyle.  On estimait à l’époque que le pouvoir de la presse venait se rajouter, non pas aux trois pouvoirs de l’Esprit des Lois (1847) comme on le prétend souvent aujourd’hui, mais aux trois « états généraux » de l’Ancien Régime : noblesse, clergé et tiers état. Dans le coulisses de l’assemblée – dirigée par les trois ordres politiques (laïc, ecclésiastique et urbain) – œuvrait en effet une classe d’individus que l’on croyait plus puissante encore que la classe régnante, et dont la force était très précisément de parvenir (dans les bons jours) à dévoiler les secrets et les mécanismes du pouvoir.

« Burke said there were Three Estates in Parliament; but, in the Reporters’ Gallery yonder, there sat a Fourth Estate more important far than they all. It is not a figure of speech, or a witty saying; it is a literal fact – very momentous to us in these times. (…) Whoever can speak, speaking now to the whole nation, becomes a power, a branch of government, with inalienable weight in law-making, in all acts of authority. It matters not what rank he has, what revenues or garnitures. The requisite thing is that he have a tongue which others will listen to; this and nothing more is requisite. The nation is governed by all that has a tongue in the nation: Democracy is virtually here » (Thomas Carlyle, On Heroes and Hero Worship, 1841).

Ce pouvoir de la presse, certains auteurs anglo-saxons du XIXème siècle finirent par le croire omniprésent et omnipotent (W. Makepeace Thackeray, 1850), ou par en grossir expressément les traits, comme Oscar Wilde ironisant sur le pouvoir d’influence exorbitant des « morning papers« . En 1891, dans un excellent passage de « The Soul of Man Under Socialism« , Oscar Wilde explique par exemple que le règne de la presse est sans partage. « Les rois ne disent rien, les clercs n’ont rien à dire, et les parlementaires n’ont rien a dire et le disent bien fort« … Puis, la presse se partage le reste.

« In old days men had the rack. Now they have the press. That is an improvement certainly. But still it is very bad, and wrong, and demoralising. Somebody – was it Burke? – called journalism the fourth estate. That was true at the time, no doubt. But at the present moment it really is the only estate. It has eaten up the other three. The Lords Temporal say nothing, the Lords Spiritual have nothing to say, and the House of Commons has nothing to say and says it. We are dominated by Journalism. In America the President reigns for four years, and Journalism governs for ever and ever. » (Oscar Wilde, The Soul of Men Under Socialism, 1891)

La maîtrise de la communication est ici décrite comme l’enjeu d’un pouvoir qui enveloppe tous les pouvoirs… et en dépend. Une vison qui n’est pas sans rappeler la sociologie systémique de Niklas Luhmann. Pour lui, la société est un système qui reproduit la communication de la même façon que les systèmes vivants reproduisent la vie et que les systèmes psychiques reproduisent la conscience, avec pour conséquence que les individus (dont on prétend souvent qu’ils composent la société) en sont en réalité l’environnement. Cette société est elle-même composée de sous-systèmes clos qui répondent à des codes, à des langages ou à des dynamiques propres. Le code qui régit le monde du journalisme, c’est « information/non-information » et s’il lui est possible de traduire ou de relayer des informations relatives aux autres sous-systèmes, c’est seulement en fonction de son code propre, qui est celui de la crédibilité, de la vraisemblance, de la newsworthiness

C’est en ce sens qu’on peut dire du monde du journalisme qu’il fonctionne « à la confiance« . Il s’agit, essentiellement – pour le journaliste et l’éditeur – de trier, d’analyser et de mettre en forme des messages associés à une certaine dose de confiance institutionnelle.  Tout le problème, c’est que – depuis le XIXème siècle – on attend également du journaliste qu’il égratigne les institutions dont il tire son autorité. Cette injonction contradictoire n’est toutefois pas aussi dure à surmonter qu’il y parait, car les journalistes ont – encore aujourd’hui – le pouvoir se détacher, épisodiquement, de l’opinion et des faits établis pour retourner vers l’expérience des individus. Bref, s’il existe un quatrième pouvoir, c’est celui de rapporter des histoires concrètes, proches du réel et du vécu. Sans elles, le journalisme est forcé et contraint de participer d’une série de logiques qui lui sont étrangères, sur lesquelles il ne peut avoir prise, et ainsi de subordonner son autorité à d’autre systèmes de pouvoir.

Le crise que traverse aujourd’hui la profession, le malaise que connaissent aujourd’hui les journalistes s’accompagne – je crois – de la conscience de cette autorité perdue. Alors que l’on voyait en elle un gardien de la démocratie, on s’aperçoit aujourd’hui que la presse ne contraignait le pouvoir que par accident, ne protégeait généralement les citoyens que par opportunisme, ne sauvegardait les libertés démocratiques que par hasard. Et quoi de plus normal: fondamentalement, ce que cherche le pouvoir (et notamment celui de la presse) ce n’est pas de contrer un autre pouvoir, ni de protéger ceux qui pourraient en être victimes, mais simplement à s’exercer. Et cela, on ne peut malheureusement (ou heureusement) pas le changer, tout au plus peut on le partager. Et c’est, très précisément ça, le défi auquel la presse se trouve à présent confronté : re-partager la production d’information. Et P. de Saint-Exupéry de conclure…

« A ce quatrième pouvoir beaucoup ont cru et croient encore. A tort, car il n’existe pas. Tout au pire est-il une arme dont les uns et les autres aiment à s’emparer pour installer autorité, influence ou notoriété – tous attributs qui a défaut d’être le Pouvoir, témoignent de l’ivresse liée au sentiment de pouvoir. (…) Le pouvoir est un lien, n’est qu’un lien. Il est connaissance consentie, ténue, fragile. »(Saint-Exupéry, « Le quatrième pouvoir n’existe pas » in XXI, n°9, 2010)

Il y a quelques semaines (le 20 novembre 2009), Bruno Latour s’exprimait au micro de France Culture. Il y parlait de la façon dont le web permet aujourd’hui, aux chercheurs en sciences sociales, de visualiser les espaces de débats et de tracer des controverses scientifiques (cf. MediaLab, NaviCrawler). Le web – estime Latour – nous offre aujourd’hui la possibilité de concrétiser le projet de Gabriel Tarde, c’est-à-dire de repérer les formes linguistiques qui expriment la confiance (ou la méfiance), de tracer les réseaux de confiance… Dans ces réseaux, on peut voir émerger les « atomes » et les « agrégats » : par exemple, dans le cas de la « controverse en ligne » sur le climat, on peut voir dans le détail que les climato-sceptiques – les personnes qui mettent en cause la fait que le réchauffement climatique soit dû à l’activité humaine – sont alliés à un tas d’autres querelles, comme « contre la règlementation des industries pétrochimiques » ou la « lutte contre l’avortement« .

Je vous laisse un petit aperçu d’un des meilleurs moments de l’interview : « [A]vant on avait un immense décalage entre le suivi de l’activité scientifique – des arguments – et le suivi des rumeurs, des opinions, des passades, des modes etc. Et maintenant, modes, passades, opinions ou arguments sont traçables par les mêmes outils. Et cela à une conséquence politique très importante (…). Cela donne à l’espace politique une visualisation à la fois des arguments, des rumeurs et des opinions, ce qui est assez important dans des sujets qui les mélangent. Par exemple, ça fait maintenant un mois que j’essaie de savoir si je dois me faire vacciner du H1N1. Et je n’arrive pas à me faire une opinion. Si le MediaLab faisait son boulot sérieusement, on aurait des outils qui permettraient de suivre à la fois les arguments des différents chercheurs et les opinions – les rumeurs -; et de distinguer les deux. Ce qui est assez compliqué dans ce cas là puisque ce sont précisément les médecins et les infirmières qui sont souvent à l’origine de rumeurs sur la vaccination ».

Et voici l’émission dans son intégralité.

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