mars 2010


Paul Jorion est anthropologue de formation, et spécialiste des sciences cognitives et des systèmes de crédit. Il a publié, dernièrement, deux ouvrages importants, l’un sur la crise (L’Argent, mode d’emploi, Fayard, 2009), l’autre sur une nouvelle ‘anthropologie des savoirs’ (Comment la vérité et la réalité furent inventées, Gallimard, 2009). Un mois avant leur parution, il a eu la gentillesse de m’accorder une interview (pour la revue de sciences humaines « émulations »), rendue aujourd’hui publique sur son blog personnel, un des endroits les plus fréquentés de la blogosphère francophone… Et, ça nous fait au moins deux bonnes raisons de prendre le temps d’en parler ici. Bonne lecture!

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M. S. : Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à la finance, vous qui venez à la base de l’anthropologie et des sciences cognitives? Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser à ce secteur-là ?

P. J. : D’abord mon intérêt s’est développé pour le formation des prix. J’ai fait mon premier travail de terrain – j’étais très jeune, j’avais vingt-cinq ans – dans l’île de Houat, en Bretagne, en France. Et là, c’est un peu accidentel, c’est en regardant mes données, que je me suis aperçu que l’explication classique de la formation des prix – en particulier pour les poissons, les crustacés que ces pêcheurs vendaient – bref, que la loi de l’offre et de la demande ne fonctionnait pas, qu’elle n’expliquait pas du tout la formation des prix. Alors je me suis demandé d’où venait cette loi de l’offre et de la demande, et pourquoi elle était admise aussi universellement, puisque dans le premier cas qui se présentait à moi ça ne fonctionnait pas. Alors ça m’a intéressé. A l’époque l’anthropologie économique était essentiellement d’inspiration marxiste. L’analyse de Marx ne fonctionnait pas pour expliquer la société de Houat, et je suis allé chercher un peu partout pour voir si il y avait des explications de la formation des prix telle que je la voyais. Et l’explication que j’ai trouvée qui était la plus proche, c’était celle, très ancienne, d’Aristote. Alors je me suis intéressé à la formation des prix de manière générale. J’ai travaillé ensuite en Afrique, comme socio-économiste pour la FAO (Food and Agriculture Organization), donc pour les Nations Unies, et là, j’ai récolté beaucoup de données sur les marchés de poissons en Afrique Occidentale. Et je me suis aperçu que la théorie d’Aristote expliquait beaucoup mieux la formation des prix que toutes les théories alternatives. J’avais donc un grand intérêt pour la question du prix, avant même de m’intéresser à la finance. Le passage à la finance, lui, il s’est fait de manière assez accidentelle. Bon c’est anecdotique, je veux dire, ce n’est pas un calcul de ma part. Ce qui s’est passé c’est la chose suivante: c’est que j’ai reçu un jour un coup de téléphone de Laure Adler qui travaillait pour France Culture et qui m’a demandé justement de faire une série d’émissions sur les sociétés de pêcheurs. Mais, à l’époque, c’est-à-dire en 1988, je faisais tout à fait autre chose, je travaillais sur l’intelligence artificielle. Et elle m’a dit “Est-ce que vous pouvez faire une série d’émissions sur les pêcheurs ?”. Je lui ai dit “Non, je ne m’intéresse plus du tout à ça en ce moment”. Elle m’a dit, “Qu’est-ce que vous faites ?”. Je lui ai dit : “Eh bien je travaille sur l’intelligence artificielle”. Elle m’a dit “Bon, faites une série d’émissions là-dessus plutôt ». Donc, en 1988, j’ai fait une série d’émissions pour France Culture sur l’intelligence artificielle. Et là, un banquier français a écouté les émissions, l’été suivant, quand il y a eu une rediffusion. Il a demandé à me rencontrer parce qu’il était très enthousiaste sur ce que j’avais présenté dans ce programme, et au bout de quelques conversations, il m’a proposé de venir travailler avec lui dans la banque où il était, c’est-à-dire la Banque de l’Union Européenne. Et, bon, j’avais l’occasion à ce moment-là de tester ma théorie de la formation des prix dans un tout autre univers. J’étais passionné. Et donc j’ai commencé à faire ça… ce que j’ai fait pendant dix-huit ans.

Vous en êtes venu plus récemment à travailler dans le monde des traders aux Etats-Unis ? Vous pouvez m’en parler ?

Oui, c’est ça, j’ai commencé à travailler dans le monde bancaire en France, puis en Angleterre, puis en Hollande. Puis finalement, en 1997, j’ai été invité aux Etats-Unis pour faire une série de conférences pendant une période de six mois. Et, finalement, je suis resté là-bas. J’ai été invité par l’Université de Californie, à Irvine. Et en fait j’ai été invité pour mes travaux en anthropologie, ça n’avait aucun rapport avec la finance. J’ai été invité parce qu’on commençait à apprécier beaucoup un algorithme que j’avais écrit pour l’analyse des généalogies. Et on me donnait si vous voulez une sorte de prix pour ça. Et je suis resté aux Etats-Unis. Et donc à partir de 1997, jusqu’en 2007, j’ai travaillé – aux Etats-Unis – dans le domaine du crédit hypothécaire et en particulier dans les prêts des crédits subprimes. Et donc, au moment où la crise à commencé à se dessiner, moi, je travaillais dans cette industrie-là. Et je me suis dit : “On ne peut pas ne rien faire. Il faut absolument que j’alerte le monde parce qu’il y a là une catastrophe qui est en train de se préparer”. Et j’ai donc écrit un livre en 2004 – fin 2004, début 2005 – que j’ai appelé “La crise du capitalisme américain” parce qu’à mon sens il y avait une catastrophe qui était en train de se dessiner. Et, bon, mon manuscrit à pris un moment à être publié, parce que ça n’intéressait pas les gens, on était convaincu au contraire que le système économique et financier allait extrêmement bien à cette époque-là. Donc, un livre qui disait qu’il allait s’écrouler était très mal reçu. Et ce qui s’est passé finalement c’est qu’au printemps 2006, en désespoir de cause, je faisais circuler mon manuscrit un peu partout, et Jacques Attali l’a découvert ; je l’ai envoyé, et il l’a lu avec beaucoup d’attention. Et à ce moment-là, il utilisait les arguments qu’il y avait dans ce livre dans ses chroniques, en signalant que c’était moi qui avait produit le matériel. Et ça, ça a conduit à la publication du livre, parce que le fait qu’Attali s’y intéresse a finalement convaincu les éditeurs qu’il faudrait qu’ils publient mon manuscrit. Voilà. Et ensuite, bon, on commençait à parler de moi comme la personne qui – en tout cas dans le domaine francophone – avait prévu le crise. Par conséquent j’ai eu de nombreuses invitations à continuer à écrire là-dessus. Et, c’est Attali d’ailleurs qui m’a présenté à ce moment-là chez Fayard. Et j’ai publié deux livres chez Fayard, sur la crise, et un troisième [L’argent, mode d’emploi] qui sera publié à la fin du mois prochain [interview de septembre 2009].

Vous continuez à utiliser le modèle aristotélicien pour expliquer se qui se produit aujourd’hui dans le domaine de la finance ?

Oui, tout à fait oui. C’est-à-dire qu’au lieu d’expliquer la formation des prix en termes d’offre et de demande – ce qui est une façon objective, objectiviste – en considérant que les facteurs humains n’ont pas d’importance, puisqu’il suffit de confronter des quantités offertes et des quantités demandées pour que le prix se fixe. La théorie d’Aristote dit que c’est le statut social des personnes engagées qui va déterminer quel sera le prix. C’est-à-dire que c’est un rapport de force d’ordre social entre le vendeur et l’acheteur qui va déterminer la formation du prix. Et j’ai pu monter que ça marche dans toutes les situations. Pourquoi est-ce que la science économique ne s’est pas aperçue de ça ? C’est parce qu’à la fin du XVIIIème siècle, comme vous savez, on passe de l’économie politique à la science économique ; et dans la science économique, on objectivise, on considère que le statut social des acteurs est sans importance, et que ce n’est pas une question de rapports de force entre les personnes mais que c’est un simple rapport de force entre des quantités qui détermine le prix.

Au début de l’interview vous expliquiez que le modèle de Marx ne suffisait pas à expliquer le fonctionnement des systèmes d’échange que vous étudiez au tout début de votre carrière. Est-ce que vous estimez aujourd’hui qu’il y a encore une pertinence à réutiliser Marx pour parler des rapports de force qui peuvent se jouer dans le monde financier ?

Oui, eh bien je viens de dire qu’à mon sens ce qui a manqué à la science économique récente c’est d’avoir éliminé les statuts sociaux des acteurs. Or, l’économie politique considérait encore – bon, qu’on parle de … je ne sais pas, de Quesnay, de Cantillon, de Ricardo, d’Adam Smith – c’étaient des analyses sociologiques et politiques qui considéraient que l’appartenance sociale des acteurs à un groupe particulier était tout à fait pertinente. Et dans ce courant-là, on pourrait dire que Marx constitue, je dirais, le dernier grand représentant de l’économie politique puisqu’il utilise effectivement le nom de “classe” pour ces groupes. Il utilise effectivement ces catégories socio-économiques. Le problème du point de vue, je dirais, de la validité de ses théories, c’est que – poussé par un projet politique – il a confondu la classe des industriels avec celle des capitalistes, des investisseurs, en l’opposant comme “bourgeoisie” au prolétariat, aux salariés, et ce raccourci à faussé complètement en fait son analyse… Par ailleurs, aussi, il n’a pas véritablement une théorie du prix. Si on regarde la théorie du prix d’Aristote, on pourrait considérer que c’est une théorie tout à fait de type marxiste parce qu’elle met les rapports de force politiques comme déterminants de la formation du prix. Mais, curieusement, cette interprétation politique du prix, elle n’existe pas chez Marx lui-même. On pourrait dire que sa théorie du prix n’est pas marxiste et qu’une théorie marxiste du prix, on le retrouve uniquement chez Aristote. C’est paradoxal bien entendu.

Vous avez également émis votre avis sur l’idée d’élaborer de nouveaux indicateurs de richesse, autres que le PIB. Pourriez-vous en parler ?

J’ai émis quelques opinions sur les travaux de la commission Stiglitz et j’ai écrit quelques billets là-dessus. On m’a fait parler tout à fait brièvement à la télévision… récemment. Pour moi ce n’est pas un angle d’attaque essentiel. Je crois que mettre en avant des indicateurs de bien-être attire l’attention sur l’impossibilité de le faire parce que la notion de bien-être est en réalité d’ordre politique voire même culturel dans les société. On voit même la différence actuellement entre l’Europe et les Etats-Unis sur la question de plafonner les revenus, qu’il s’agisse des revenus des traders ou des revenus en général, cette notion est acceptable dans les sociétés européennes, elle est tout à fait inacceptable aux Etats-Unis. Le principe qu’on plafonne le revenu des gens est considéré là-bas comme un facteur de désincitation et qui n’est absolument pas acceptable.

Et donc ça se serait un trait culturel propre aux Etats-Unis ?

Eh bien je crois que c’est dû au fait que les Etats-Unis – à part dans une période tout à fait charnière, je dirais au début du 20ème siècle, ce n’est pas un pays – parce que c’est un pays d’immigration – qui soit véritablement sensible aux dangers de désordres sociaux. Les désordres sociaux aux États-Unis ça a essentiellement été sur des bases raciale ou ethnique et ça n’a jamais été d’ordre véritablement politique. Si, brièvement, je dirais dans les années 1890 à 1910. Mais le souvenir de ça est assez perdu. Et la peur du désordre social n’existe pas tellement aux Etats-Unis, autrement que sur des bases raciale ou ethnique. Alors que l’Europe est très consciente du danger de rupture, de fracture sociale. Et par conséquent la question de la disparité des revenus, ou de la disparité des patrimoines est beaucoup plus sensible en Europe. On sait que ça peut conduire à des catastrophes.

Une question un peu plus personnelle : Quels conseils donneriez-vous aujourd’hui à des étudiants qui veulent se lancer dans l’anthropologie ou les sciences humaines ?

Eh bien, je crois que c’est le bon moment, de nouveau. Il y a eu une époque je dirais un creux, qui correspond aux années 1975 à maintenant, et qui était lié à l’envahissement idéologique total de l’univers intellectuel par le libéralisme ou l’ultralibéralisme. On a essayé de remplacer justement par la science économique, l’ensemble des sciences humaines, parce qu’elle aurait été objective, fondée sur le calcul, etc. On a vu maintenant qu’en vérité cette science économique a simplement mis entre parenthèses l’humain. Et évidemment l’humain, c’est comme le refoulé en psychanalyse, si on met un couvercle dessus il finit en général par revenir, et il revient à ce moment là en catastrophe. Alors, le mois prochain je suis l’invité d’une conférence à Paris qui s’appelle “Rencontre avec des hommes remarquables” et je vais justement mettre l’accent sur le fait qu’il faut un retour, non seulement à une réflexion de type sciences humaines, fondée sur les personnes, non seulement comme individus mais aussi comme groupes sociaux. Et je vais faire appel de manière plus générale à un retour de l’intellectuel, c’est-à-dire d’une personne qui prend position, qui non seulement comprend sa société, mais qui prend position sur les grands problèmes qui la traversent.

Vous avez l’impression que c’est quelque chose qui manque aujourd’hui ?

Ah oui, ça n’existe pas, on ne parle plus d’intellectuels depuis la mort de Foucault.

Et vous attribuez ça à quoi ?

Eh bien, justement, à un unanimisme, à un déferlement… à ce qu’on appelle parfois la pensée unique, c’est-à-dire une pensée économique liée non seulement au début des années Thatcher en Angleterre et Reagan aux Etats-Unis, mais également liée à la chute du mur de Berlin. Le fait que le monde était à partir de ce moment-là unifié par un système économique qui « fonctionnait de manière idéale », avait évidemment démobilisé la réflexion sur des alternatives à ce modèle. C’est seulement quand on s’aperçoit, trente ans plus tard, que ce système avait lui aussi – non seulement sa fragilité – mais était peut-être condamné à terme, que maintenant la réflexion est nécessaire.

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Quelle démocratie voulons-nous ?

Je vous recommande chaudement l’écoute de la dernière émission de « Place de la toile« . Le sociologue Christophe Aguiton – co-éditeur du livre « Quelle démocratie voulons-nous ? » (La Découverte, 2006)y parle de la façon dont Internet et le web 2.0 ont changé la politique. Parmi ses interlocuteurs, on retrouve notamment Pierre Haski, co-fondateur de Rue89 et auteur d’un livre intitulé « La Chine et Internet » (Seuil, 2008).

Internet et la Chine, de P. Haski

L’émission est téléchargeable ici.

(retranscription itw 05/10/2009)

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MSI: Do you often see students or scholars in social sciences interested in pragma-dialectics ?

FVE: Yes, and sometimes they underestimate how complicated it can be. That’s not just a pragma-dialectical problem. It would be the same if you would like to use another method. Of course I believe in the pragma-dialectical methods. I think it is the most precisely developed method. That’s why I think it is a method that you can use, but it is harder than you think. And nowadays, the people from what’s called “communication studies”, very often (…) are not well trained in doing a linguistic analysis in the first place, because they are not used to analyzing texts. That would be different in your case, – you have an interest in journalism – but usually, when people have an interest in linguistic or in textual analysis in the more general sense, then they do a better job. But, in the social sciences, they often do not have that kind of experience, and it’s why it’s often harder. And of course it also depends on how much time you spend mastering the theoretical tools. But I know someone in Sweden who did a good job, so, it depends. Of course it is always easier for me when people are from Amsterdam, like this they meet me… like Martin Lewinski (…).

MS: The person you’ve just mentioned, what is his main interest?

FVE: He was looking for a nice topic for his doctor dissertation, and he choose to talk about Internet discussions.  We have now reached the stage in which we are more concentrated on real argumentation and “real life” argumentation, from real life context. And we had concentrated, in Amsterdam on four contextual domains: we’ve said, “we can not do everything”, and hopefully, when you concentrate on a domain you also have to make sure you have enough background knowledge of that domain. And when you study so-called communication types within a certain domain – let’s say when you study for instance the motivations of the judge in a legal case – then you need to know enough about law, in order to be able to assess that well. And we have an old tradition, from the mid-eighties already. I supervise several dissertations on (1) legal argumentation – so that was one of our domains, another domain was (2) political argumentation, and I concentrate now – together with a younger colleague – on what happens in the European parliament, but I also have a student who works on the Dutch parliament, especially on so-called « one issue parties”. We have for instance a party that’s called « party of the animals »… And you can hear from the name already what the issue is, the protection of animals ; and we have another right-wing party, the “ Party for the Freedom ” it is called. It is considered to be so right-wing that some people don’t want to have nothing to do with it. And it deals with the issue Islam, and considers the Muslims are the cause of everything that goes wrong in the Netherland. So what these two political parties try to do – each in their own way – is to shift the topic back to Islam or to the animals. And, so one of my students studies that kind of debates, and then I have another student, she’s Palestinian, and she just completed her dissertation, and will defend that on December 17th, and that’s on “ prime minister’s question time ” in parliament. And I have also another student, from Chili, and he writes on law making debates in British parliaments. We often use British parliament because of the lingua franca of English. They cannot read Dutch, and why would they read things in Dutch, and yes, English is the lingua franca nowadays, and the British parliament is closer than what happens in American congress and things like that. And I have also another student, from Romania, and she concentrate in what we call « political interviews ». Interview in this case again, on British Television, BBC interviews with politicians… And all of them concentrate on arguments in what we call the “confrontation stage”, so it is the first case where someone is confronted with that… and in this case we concentrate on accusations of inconsistency. So, what happens for instance is that – in question time – the leader of the opposition asks a question to the Prime Minister, and he may only ask about policies and things like that, that the government is responsible for, but, in fact, such questions, usually contain hidden criticism, and in many cases he accuses the prime minister of being inconsistent in his policies. And then they study how these people deal with these accusations of inconsistency. How they maneuver strategically in order to get out of this… So, these are all political studies, and then the next domain is (3) medical argumentation, because nowadays, with “informed consent”, there is an obligation on doctors to inform their patients and also to motivate medical choices, to say why you would choose a certain kind of treatment for instance… and in the end it is up to the patient to decide, and I have several students who are working on that. One works especially on doctor–patient argumentation, and on the way in which the doctor uses his or her authority, so on arguments from authority… I also have a student that works on what’s called « health brochures ». Nowadays, you have all these publications where people tell you that you should be more exercised, or that you should have safe sex, or that you should not eat to much, things like that, and, that’s also a topic we’re interested in.. It’s not so much “health” but that is more prevention or things like that. And the last area we concentrate on is (4) argumentation in scientific and scholarly debates; so, it is the way in which, Newton defended himself in the past, for instance, or at least presented his views against his critics. Or, Darwin, but also the people who are working now. How I defend myself against criticism made by some of my colleagues in informal logics or things like that. And – in all these cases – the general idea is that you always have a certain kind of socio-institutional context, and that socio-institutional context provides a certain type of need to concentrate on certain things, and to put an emphasis on certain things, and there are always certain rules involved and they are, let’s say, conventions… They may be explicit or they may be implicit, but they all work as pre-conditions on what we call « strategic maneuvering ”, and how people deal about “how certain things are not allowed”, and “how certain things are open to you”. And we compare that to see how argumentation is determined to some extend by the context in which it appears. And, for now, they all work on studying the institutional context. What are the institutional requirements? How does that influence the definition of the arguments? In what way does that have a certain influence on strategic maneuvering? How does it manifest itself? And that’s always in these four contexts. And, yes Martin Lewinski is the a student who concentrates on the Internet discussions in forums, and on political aspects in particular. But that is not necessarily the case. It could also be on something else.

MS: What is the interest or utility of pragma-dialectics for communication studies and social sciences…

I think that, if they would like to develop tools that they could use in order to see how people make their points, and how they try to make their points across to others, then it is a useful tool. Let me elaborate a little bit. I think that the study of argumentation is not just interesting in a political point of view but also from a social point of view. People use argumentation all the time. When they are having breakfast they already argue… When you meet friends you try to convince them that you should join to a certain movie or play billiard or whatever. When you are at work you have to argue. It’s not just in official political contexts. It’s also when you are in a pub, like we are now. In all these cases there are certain general rules… but there are also certain things that are dependent on that context. And I think, nowadays – in order to study what people are doing, how they are acting – when you talk about acting you have, for the most part… you talk about global acting, you talk about speech acts. Because it’s not that people hit each other all the time, but they say things to each other that have consequences, or create commitments or create amity and things like that. So, speaking – whether in writing or, let’s say orally – is a way of acting. And social sciences are interested in the way in which people interact and how that influences certain developments, at a small scale, or in a macro-context. Then they should be able to study what’s happening, and in order to involve also their ‘language’ in their analysis, they need to know more than they usually do. It’s not an accusation (…). They need to know more about how language works… But, more in particular, if they are interested in how people get each other directly or indirectly to do certain things or accept certain things, or not to do certain things, then it is interesting to see what is at stake there (…). So, I think pragma-dialectics is a theory that is, on the one hand, embedded in “pragmatics” – in the sense of pragma-linguistics, in the sense of “how people use their language in actual circumstances”. But it’s not just that, it also has some critical components that comes from dialogics, and from rationalism and things like that. So it is essentially that kind of combination between empirical studies – qualitative studies, quantitative studies – combined with critical, theoretical and normative viewpoints. That is, I think important. And if people would like to do that well, theses analyses, then they have to know how to proceed to the reconstruction of arguments. How is it on the one hand dictated by certain theoretical and practical ideas, and on the other hand, it what happens in empirical reality. Because, it’s like psychoanalysis : you cannot just say when someone enters your clinic for the first time. “Oh, I see, inferiority complex”. No, you often have to study well what the person is saying. And even if this person seems very satisfied with himself, for the psychiatrist, you know, it does not always mean that he’s at ease with himself. So an inferiority complex may be hidden behind someone who is boasting and saying everyone is jealous of him because he does so well, and he has the best friends, and all the girls want to go with him, and things like than that. And that is the same with argumentation in the sense that we want to look underneath the surface. And of course it’s not entirely different from what an intelligent person would see anyway, because these things happen in real life arguments and discourse. But the training in doing that systematically well offers certain viewpoints for getting out of the discourse all these things that are really important to getting a fair assessment of discourse. That is important. And, there, pragma-dialectics can be important, because it does not only explain what the theoretical angle is, what the different kinds of sources are, that you take from empirical reality. (…) It’s no use giving argument if you do not think that someone may not accept your standpoints. And then they have to know what are the signs that are the indicators also… people are expression standpoints because they may express it in a very indirect way, and they say “wouldn’t it be better to…?”. In that way… And how do you detect that there is someone that is doubting that. And in oral communication you can also see, because of the preference of agreements that’s… (?) People are slower in reacting when they don’t agree than when they do agree, because there’s always some kind of hesitation there. And if you take that, you can say that it is likely that this person does not agree, because it takes a while before he starts asking more questions. And that goes for all these different kinds from the confrontation stage, the opening stage, the argumentation stage, to the concluding stage. It goes for the difference of opinion, for the starting point, for the unexpressed premises, and for instance, yes, how to make an unexpressed premise, that’s something you have to train yourself to develop. That’s why I think if people really like to know what is happening in social reality – at least from an argumentative prospective – then, it is useful to use pragma-dialectics. (…). And I think that if you do that well, then another thing is that in I call the practical component of the research program, you also have something to contribute as argumentation theorist that has to do with improving argument prospective, because very often when people have an interest in argumentation, then it is not just for descriptive purposes, but very often they have that interest because, somehow, they think that something is going wrong in argumentations. They are students and they are thinking “he’s not doing a good job”… or “she did not analyze well what this author said”, or in general discussions when you say things like “aah, this is a low-quality debate”, or “it’s just a waste of time, all these people getting their opinions”… and also when you look at the Internet, when you look at these discussions, then you might, I think mistakenly think that it’s useless, that people just do that as a… But it also has a certain function in keeping up a certain kind of culture, and people do not always see that, and in order to see that well, err, you have to know more about what is happening, but if you would like to improve it, as many people would like to, then there are basically two groups: one is that you would like to teach people (…), but another thing is also that sometimes you want to change the formats, sometimes you discover that people are (?) things in a way that doesn’t lead to the result that they have in mind. You can expect.. For instance, in a company where people are having all kinds of things they’re doing meetings about, then at a certain point, the boss says. “We have all these meetings everyday, and I cannot see whether that leads to any improvement”… And, they might say “these meetings are not as productive as they could be”, “the way we discuss is not so good”. And you could also be more precise. When you look at mediation for instance.

A la demande de deux de mes lecteurs, je publierai aujourd’hui la première partie de l’entretien que m’a accordé le co-fondateur du courant « pragma-dialectique », Frans Van Eemeren. Avant ça, une bref petit rappel : la théorique pragma-dialectique est utilisée pour analyser et évaluer les arguments que nous émettons dans notre vie de tous les jours. Elle définit l’argumentation comme un acte de langage complexe (complex speech act) , qui comprend des objectifs de communication spécifiques. Et, par acte de langage , on entend « un moyen mis en œuvre par le locuteur pour agir sur son environnement par ses mots » (illocutionary act).

Frans Van Eemeren, Université d'Amsterdam

La théorie pragma-dialiectique part en fait d’une constatation assez simple : les phénomènes discursifs ont toujours été étudiés soit sous un angle (1) normatif – celui de la dialectique formelle ou du rationalisme critique –  soit sous un angle (2) descriptif – comme dans les théories pragmatiques de John Searle et Paul Grice ou dans les techniques d’analyse de discours en sciences humaines. Ces deux angles d’attaques ont été exploités, chacun de leur côté, sans que personne ne songe à les faire prendre  appui l’un sur l’autre.

Partant de ce constat, Van Eemeren et Grotendorst proposèrent, dans les années 80, de fonder un nouveau modèle d’analyse de l’argumentation. Pour faire simple : ils divisèrent l’argumentation en 4 étapes (confrontation stage, opening stage, argumentation stage, conclusion) et en 10 règles générales. La première règle stipule que les parties ne doivent pas s’empêcher mutuellement d’avancer (ou de mettre en doute) des points de vue. Le seconde règle dit que c’est à la partie qui avance un point de vue qu’il incombe de le défendre (au cas où la partie adverse en émet le souhait). La troisième règle veut qu’une attaque soit toujours en rapport avec le point de vue avancé par la partie adverse.

Selon la quatrième règle : une partie ne peut défendre un point de vue qu’en avançant des arguments en rapport avec celui-ci. La cinquième règle stipule ensuite qu’une partie ne peut pas nier une prémisse qu’elle a laissée implicite, pas plus qu’elle ne peut prendre pour prémisse un point toujours resté inexprimé par la partie adverse. Le sixième règle précise qu’une partie ne peut prendre pour prémisse un point de départ non accepté, pas plus qu’elle ne peut nier l’existence une prémisse représentant un point de départ accepté.

Et voici les 4 dernières règles…

L’originalité de la pragma-dialectique, c’est de mettre ces grandes « ‘règles d’argumentation » en lien avec des études empiriques, portant sur la façon donc les gens utilisent effectivement le langage, dans leur vie courante. Comment les gens manipulent-ils leurs outils rhétoriques et argumentatifs ? etc.

abstract soumis à l’AoIR, le 28 février 2010

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Blogging and journalism : the logics of self-publication among journalists in Belgium – « Sustainability, Participation, Action », The 11th Annual International and Interdisciplinary Conference of the Association of Internet Researchers (AoIR)

In this paper, we will present the Internet as an arena in which social actors can participate, in a new way, to the making of an informed knowledge society. We want to make clear that the present paper does not deal with the Internet (or the Web 2.0) in itself, but rather with the motivations of the Internet users, and more specifically with the motivations of those who decide to use blogs and Content Management Systems (CMS) as journalistic tools. Here, by ‘journalistic tools’, we mean tools designed to collect, write, edit, and present news content to a given audience.

In the present paper, we based ourselves on an empirical study that was realized in Belgium between February and December 2009. We worked, more specifically, on the basis of fifty interviews that have been done among francophone political journalists: amateurs and professional journalists, independent and salaried journalists, opinion and mainstream journalists, freelancers and employees etc. These journalists have all been asked one very simple question, which is « How did you start using the Internet as a journalistic tool? ». The responses were manifold. They have been analyzed and then classified in different patterns, that help us shed light upon what we call the “logics of self-publication”. Different motivation patterns – or different groups of aims, so to say – have been identified, on different practical, relational, ideological and economic levels.

Here are the results of this analysis of motivations. First, journalists-bloggers are motivated by the aim of exerting a control upon their own labor, and reinforcing their own personal autonomy as journalists. A blog – or any Content Management System – can indeed offer a journalist the opportunity to control his or her own writings, and to develop himself or herself, not just as a journalist, but also – more importantly – as a « brand », independent of the newsroom.  Second, journalists-bloggers are interested in improving their own social or professional recognition. In other words, they are pursuing relational advantages through their blogging activities. Blogs and Content Management Systems allow indeed journalists to get in touch with a large variety of small audiences, and engage in horizontal dialogue with the members of these audiences. And, third, journalists are sometimes interested – consciously or not – in affirming their personal viewpoints publically. We classify this in what we call « ideological goals ». Content Management Systems allow indeed journalists to publish articles, and defend ideas or opinions, that they believe could never get published within the realm of traditional media.

Blogging does not generate direct economic gains. But it does not mean that these gains are not at least indirectly present in the discourses. Just because economic profit cannot easily be taken as an achievable end of blogging, doesn’t mean that it cannot be one of its possible outcomes, through the improvement of social or professional recognition for instance. The pursuit of relational goals such as “gaining visibility” or “developing oneself as a personal brand”, can indeed lead a journalist to reinforce his or her own credibility or authority in the media sector, which can be viewed as a source of economic profit.

Finally – aside from these practical, relational, ideological and economic motivations – we can identify a few motivations that cannot easily be classified, either because they are undetermined, or because they are formulated in a negative way. An undetermined motivation is a motivation that is not directed towards a pre-established end, like “Experimenting new things” for instance. And, a negative motivation is a motivation that does not directly aim at getting a particular advantage, but rather, at avoiding a particular “evil”. Here is a common example that we can find in the discourses of professional journalists-bloggers: « not to be absent of a phenomenon that I don’t know, and that I dread ».

These latter motivations show us that journalists – and professional journalists in particular – consider CMS as a promising technology as well as a dangerous arena. A place fulfilled with personal and social opportunities and but also a place characterized by « manipulations » and « calumny ». It consequently leads them to affirm that Internet platforms, such as blogs, cannot fully develop as authentic democratic platforms unless filters and rules of discussion are imposed upon it. This leads us to a new field of inquiry, which is the ethics of self-publication.