QU’EST-CE C’EST QUE LE JOURNALISME ?

(par M. Simonson)

Le Droit ne contient pas de définition du terme journalisme. C’est-à-dire que – bien qu’il reconnaisse et protège un versant de l’activité, le versant institutionnel – il ne définit pas l’activité en tant que telle. Si la loi établit les règles qui conditionnent l’accès au titre (de journaliste professionnel), elle se retient de dire ce qu’est le journalisme. Le droit français en donne d’ailleurs, depuis la loi Brachard de 1935, une définition tautologique : est journaliste professionnel « toute personne qui a pour activité principale régulière et rétribuée, l’exercice de sa profession dans une ou plusieurs entreprises de presse et qui en tire le principal de ses ressources ».

Pour sortir de cette tautologie, le Droit indique que le journalisme vise la poursuite de l’intérêt public ou de l’intérêt général. Cela laisse entendre que peut prétendre au titre de journaliste tout individu qui (1) se définit comme tel et (2) traite de questions d’intérêt général, à destination d’un public. Mais, à nouveau, le Droit se retient de définir ce qu’est l’intérêt public ou l’intérêt général. Si le journalisme est le ‘professionnalisme du flou’, ce n’est donc pas seulement parce que la pratique est vague, mais aussi parce que les fondements de la profession sont – à raison, sans doute – aussi incertains et indéterminés que l’est la notion d’intérêt public elle-même.

« Le journaliste exerce un métier mal défini, relevant de l’artisanat et de l’empirisme. Sa définition est essentiellement tautologique : est journaliste celui qui fait du journalisme. Mais avec la multiplication des médias, cette définition s’est tellement brouillée qu’elle recouvre aujourd’hui une infinité de pratiques, souvent étrangères les unes aux autres » (Bernard Poulet, La fin des journaux et l’avenir de l’information, Gallimard, 2009 : 87)

Gérard Cornu – auteur d’un ouvrage sur le vocabulaire juridique – se risque à dire ceci : l’« intérêt public » c’est ce qui est pour le bien public – , ce qui intéresse l’ensemble de la population. Mais, comment peut-on dire d’une chose qu’elle intéresse l’ensemble des membres de la collectivité ? Cela dépend du sens qui est donné au verbe ‘intéresser’. ‘Intéresser’ peut signifier ‘fixer l’attention’ (ou ‘captiver l’esprit’), mais aussi ‘concerner’ (ou ‘être d’importance pour)’. Opter pour la première de ces deux définitions, revient à admettre que l’intérêt général se résume à ce qui capte l’attention des membres de la collectivité. Selon cette conception, l’individu est le seul à pouvoir déterminer ce en quoi réside son intérêt propre, et l’agrégation de ces points de vue individuels suffit à constituer l’intérêt général.

La limite de ce type d’espace public, c’est qu’il ne fonctionne que si les réseaux de communication parviennent à limiter l’auto-renforcement des signaux promotionnels, publicitaires et propagandistes. Tant que ces phénomènes d’auto-renforcement (publicité, effets de mode) brouilleront la communication, il sera raisonnable de penser que les questions d’intérêt général sont – aussi et, peut-être, principalement – des questions qui concernent les membres de la collectivité indépendamment de l’attention qu’elles reçoivent : le rôle du journaliste n’est donc pas seulement de répondre à une demande individuelle, mais aussi d’attirer l’attention du public sur des signaux autrement imperceptibles. C’est cette seconde définition que privilégient les journalistes lorsqu’ils parlent de leur activité comme d’un service rendu à la collectivité . Pour eux, l’information n’est pas seulement une offre qui répond aux attentes d’un public cible, mais aussi une pratique qui cherche à s’exercer et à se préserver elle-même, et cela quel que soit le contexte, et quelles que soient les conséquences.

Le travail journalistique ne dépend donc pas que de déterminants extérieurs ; il dépend aussi de ‘compétences morales’ que les acteurs exercent à tout moment de leurs vies (cf. Boltanski) : chaque acteur sent et comprend ce qu’est une vraie « information » pour soi-même et pour autrui ; et s’efforce d’accorder cette définition tout à fait singulière aux structures dans lesquelles il évolue. La pratique consiste – pour chaque journaliste – à trouver le geste, le mot juste, le ton juste… Une exigence très difficile à satisfaire dans les médias de masse

« Le journalisme doit remplir deux fonctions : organiser l’espace public mais aussi produire des révélations. Révéler d’abord au sens de tendre un miroir à la société, pour qu’elle prenne conscience de ce qu’elle est véritablement. C’était très net au moment de la Révolution française, parce que les citoyens avaient le sentiment d’entrer dans une société nouvelle. Le journaliste était alors un explorateur direct sur le terrain de cette société en train de se faire » (Pierre Rosanvallon, interview accordée au quotidien en ligne MediaPart, le 8 février 2008 ; cité par Poulet, 2009 : 88)

Mais, les journalistes doivent aujourd’hui faire face à des dilemmes insensés : doivent-ils sacrifier encore davantage la qualité de leurs pratiques, ou sacrifier encore un peu plus de sécurité économique ? Poussés dans leurs retranchements, ils font à face des limites insurmontables : objectives – financières, matérielles – mais aussi morales et psychologiques. « Comment faire pour préserver à la fois mon rôle et ma pratique, mon statut et mon intégrité ? ».

TENSION ENTRE ‘POUVOIR’ ET ‘ROLE’ JOURNALISTIQUES

« Le monde de l’information au temps d’internet est paradoxal. Il nous donne le sentiment d’être submergés de news déversées à jet continu, de vivre dans un temps mondial où nous savons « en direct » ce qui se passe à l’autre bout de la planète ; et pourtant, si l’on compare cette situation à celle qui caractérisait les années 1960, on sent bien que, finalement, nous n’en savons guère, et peut-être moins, sur le monde. Et surtout, que nous avons de plus en plus de mal à comprendre ce qui se passe » (Poulet, 2009 : 101).

Une société de rédaction pèse sur les décisions prises à la tête de l’entreprise, mais c’est un abus de langage que de parler d’indépendance. Les sociétés de rédactions permettent la préservation de certaines zones d’autonomie, mais sont fortement dépendantes du pouvoir de l’entreprise (qui tient davantage de la culture du management que de la culture de la presse). Les professionnels ont par conséquent du mal à protéger leurs qualités, leurs identités, leurs pratiques face au renforcement de logiques de captation d’audience, de présentation de soi (Poulet, 2009 : 88) et de marketing, devenues omniprésentes dans la société en réseau.

Dans la presse en ligne, cette logique est souvent poussée très loin : car, le choix des articles en ligne ne dépend pas seulement des chiffres de fréquentation, mais aussi de leur capacité à attirer les lecteurs vers les publicités les plus chères. Coincés entre des annonceurs qui payent au clic et des consommateurs qui ne paient rien du tout, les journalistes voient l’information à se réduire à une méta-marchandise. Dans un tel système, le seul modèle économique viable semble être… celui du Huffington Post : une économie dans laquelle les contributeurs sont « rétribués » par des gains de visibilité, d’attention et de ‘reconnaissance’ (Poulet, 2009 : 105).

Cette course à la visibilité et à l’attention est économiquement viable, mais professionnellement périlleuse : le journaliste court le risque de perdre un peu de son ‘identité professionnelle’. Une fracture s’est donc créée entre ceux qui (au sein des rédactions) se flattent de produire une information sur ‘papier’ qui ‘rend service’ au citoyen (et ont des difficultés à poursuivre cet effort, à cause de l’effondrement des ventes et des revenus publicitaires) et ceux – jeunes et mal rémunérés – qui ont pour tâche de régler les flux, d’accroître le trafic, et de répondre à des exigences de vitesse et réactivité.

Dans la presse francophone – malgré une recherche de ‘synergies’ – les rédactions papier restent souvent séparées des rédactions web (cf. Le Monde, Le Soir). Ces deux mondes convergent, mais la suppression des frontières n’est pas aussi simple que dans le monde de l’audio-visuel. Car, la presse ne parvient ni se défaire d’un paradigme industriel ‘cassé’ (basé sur les recettes publicitaires), ni à s’accorder avec la culture de l’Internet : existe-t-il une voie médiane entre cette presse qui se trouve emportée dans un univers de flux attentionnels et informationnels … et cette presse qui s’en coupe, pour se recentrer sur la pratique et tenter des paris risqués, dans l’espoir de produire des ‘miracles’ du type de XXI ? C’est la pari de bloggeurs, et de pure players, qui tentent de se réapproprier les technologies du web.

Ce qui se joue aujourd’hui, c’est une tentative de concilier deux choses devenues difficilement conciliables : l’occupation d’un STATUT et l’exercice d’un POUVOIR . En temps normal, ces deux choses se confondent, s’harmonisent l’une avec l’autre, et il est difficile de les distinguer. Mais, en temps de crise, elles entrent en dissonance l’une avec l’autre. C’est-à-dire que les acteurs ne parviennent plus à accorder leurs pratiques à leur rôle, leur ‘façade sociale’ : il leur est de plus en plus dur de concilier leur pouvoir et leur statut. Cela crée des crises morales, qui sont réelles, mais dont l’importance ne peut pas être ‘calculée’ et dont la signification ne peut malheureusement pas être saisie à l’aide de nouveaux ‘business models’.

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Je reviens de la deuxième réunion HackDemocracy, organisée par Jonathan Van Parys, Xavier Damman et Damien Van Achter. Le thème de la soirée : « Understanding Wikileaks: how it works, how it’s being used and what it means for the world« . En guise d’introduction, le cryptographe Jean-Jacques Quisquater nous explique ce qu’est une boîte anonyme (anonymous dropbox). Pour garantir l’anonymat d’une source, on peut faire transiter ses informations au travers de différents serveurs, en leur faisant emprunter des chemins aléatoires : à tout endroit, il est possible d’identifier un prédécesseur et un successeur directs, mais l’origine lointaine de l’information reste quant à elle inconnue. Quisquater insiste sur le fait qu’il n’existe pas de système de cryptographie qui garantisse un anonymat absolu (cf. Tor), ‘les failles existent’ conclut-il (sans avoir le temps de préciser de quoi il s’agit).

Les intervenants suivants sont Nicolas Kaiser-Brill et Olivier Tesquet – responsables du site français OWNI – qui nous parlent de leur rencontre avec Julian Assange, de la constitution de leurs 3 moteurs de recherche ‘Wikileaks’, de leur déception vis-à-vis de la stratégie de « diffusion au compte-gouttes » des câbles diplomatiques, et enfin de leur vision de ce que serait le journalisme de demain …

La soirée suit son cours. Un membre de l’assemblée soulève la question de l’arrière-fond idéologique de Wikileaks : la première agence de renseignement du peuple ne défend-elle pas une vision libérale, presque libertaire de l’information et de la vie publique ? Est-ce qu’elle ne joue pas le jeu de l’anarcho-capitalisme en égratignant la crédibilité des pouvoirs publics ?

La dernière intervention est celle de Sidney Leclercq qui nous parle de la façon dont les révélations de Wikileaks affectent les relations internationales et la diplomatie, et aussi la façon dont les fuites sont utilisées comme instruments stratégiques. Il achève sa présentation par un exemple d’actualité : la chute de Ben Ali… (cf. câble diplomatique du 7 décembre 2010, publié par le Monde)

Un grand merci à Nicolas Streel, pour sa vidéo…

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1. Qu’est-ce qu’un graphe ?

Dans la théorie des graphes, un individu est un noeud (n), et on le représente par un point. Les noeuds peuvent soit être être connectés les uns aux autres, par des liens. Pour désigner un ensemble de deux ou trois noeuds (N = {n1, n2}), on utilise les mots « diade » ou « triade ».

Ensuite, pour désigner un ensemble de liens, on utilise la lettre (L). Et pour désigner un lien spécifique entre deux noeuds on écrit l1 = < n1, n2>. Si l’on s’abstient de tenir compte les liens réflexifs (loops), le nombre maximum de liens entre g acteurs, au sein d’un graphe, est égal à g(g-1)/2. Ces liens peuvent être représentés sous forme de matrices sociales (sociomatrix).

n1 n2 n3 n4 n4
n1 1 0 0 0
n2 1 1 0 0
n3 1 0 1 0
n4 1 0 0 1
n5 1 0 0 0

Ensuite, vient la question la cohésion, ou de la connectivité du graphe, c’est-à-dire de son aptitude à rester entier en dépit de la disparition de noeuds et de liens. D’un seul noeud peut dépendre la connectivité de tout graphe, auquel cas on appelle ce noeud “cutpoint”. Les liens entre cutpoints on les appelle “ponts” (bridges), ou des “liens faibles”. Dans la graphe suivant, c’est le blog du journaliste politique Jean-Paul Marthoz qui joue le rôle de cutpoint. On voit que, sans lui, le sous-graphe francophone (en rouge) serait déconnecté du sous-graphe anglophone (en bleu).

Il y est maintenant possible d’élaborer des graphes plus élaborés qui contiennent différentes sortes de liens (graphes mutlivariés), ou des graphes qui représentent, non seulement les liens entre acteurs, mais aussi les liens entre agrégats d’acteurs (hypergraphes). Au sein de ces agrégats, on peut mesurer non seulement la densité des liens, mais aussi leur “centralité”.

Mais dans l’étude des réseaux de journalistes, on s’intéresse également à des variables relationnelles autres que la densité ou la centralité : on s’intéresse par exemple au prestige de X aux yeux d’Y, ou l’autorité de X sur Y… D’où l’intérêt d’identifier des relations directionnelles (arcs), représentées par des flèches. La valeur simple d’une relation directionnelle est notée X (xij= la valeur de la relation x qui va de ni à nj).

2. Comment visualiser un réseau social ?

Voici un graphe produit à l’aide d’un outil de mapping nommé « Gephi« . Chaque noeud représente l’URL d’un blog de journalisme politique belge. Les liens directionnels représentent quant à eux des hyperliens contenus dans les « blogrolls » des différents sites explorés. Au sein de chaque site, il a fallu exclure les URL hors-thème, pour ne garder qu’une petite dizaine de « sites voisins ».

Voici enfin un graphe un peu plus étendu. Le coeur du réseau est constitué des liens qui ont cités sur le blog de J.-P. Marthoz, au cours de l’année 2010, ainsi que de ceux qu’il a placés dans sa blogroll. La taille des noeuds représente la centralité dans le réseau (betweeness centrality). Ce genre de représentation graphique pose au moins un problème : elle sous-évalue les sites qui ne contiennent que peu de liens hypertextes ; c’est pourquoi il est utile de compléter le travail de mapping d’URL par un travail d’analyse sémantique.

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Programme de mapping : Gephi 0.7

Module à installer sur Firefox : Navicrawler 1.7.1

MediaLab Science Po’ Paris

Mapping controversies du MIT

Blog d’une doctorante de l’ULB, sur la visualisation de réseaux sociaux

Mardi, à la vidéo-conférence de David Nordfors (Uni. Stanford), j’ai découvert un concept dont je n’avais jusqu’ici jamais entendu parler : « innovation journalism« . Je vais tenter, dans ce post, de vous en donner un bref aperçu (critique). Pour Nordfors, l’innovation c’est le procédé par lequel un individu créée et livre de la valeur dans un réseau, un marché ou une communauté (process of creating and delivering new value). Le pouvoir d’innovation des journalistes se trouve aujourd’hui renforcé grâce au déploiement des médias sociaux.

« Information is shifting from doing more of the same to introducing new things » (D. Nordfors, Conférence de l’IAMCR, 20/06/10)

D. Nordfors (Uni. Stanford)

Il estime qu’un système démocratique est fondé sur la concurrence des idées. Jeu de concurrence qui passe – entre autres choses – par des alliances, des compromis, des conflits, et des luttes de reconnaissance (fight for attention). Cette compétition  – poursuit-il – a pour enjeu central le contrôle de « flux d’attention », qui étaient autrefois difficilement identifiables, mais qui sont aujourd’hui rendus visibles, grâce au web. Mais – conclut-il – les journalistes doivent toutefois veiller de ne pas tomber dans le travers qui consisterait, par exemple, à réduire le réel à une série de « success stories », au encore à troquer son indépendance contre de la « visibilité »!

28th Conference of the IAMCR, Braga, 2010

Bon, cela reste très abstrait, donc je vous propose d’illustrer ce propos sur base de l’étude empirique qu’il vient de réaliser sur ce sujet. Dans ce papier, Nordfors décrit la façon dont les journalistes de Palo Alto s’efforcent de combiner la « culture de l’innovation » et les normes journalistiques traditionnelles, et notamment la norme d « indépendance à l’égard des sources« . Les entreprises de la Silicon Valley sont jalouses de leurs propres infos. Pour contrôler la couverture médiatique,  elles refusent de livrer des informations à des journalistes (même réputés) qui ne sont pas intégrés au sein de leur réseau professionnel… A l’inverse, les journalistes qui ont la chance d’y être intégrés renoncent souvent à des informations par crainte de devenir le « faire-valoir » de l’entreprise. C’est là que peuvent intervenir de jeunes journalistes, passés experts dans l’art de tirer de l’information des réseaux. Il trouvent une info à « forte valeur ajoutée », et transmettent ensuite leurs papiers à des grands noms de la profession, dans l’espoir de voir  s’accroître leur renom etc.

Le propos est intéressant, mais érige la compétition en valeur centrale du journalisme, ou en condition de possibilité de toute innovation journalistique. Or, dans de nombreuses rédactions, les logiques de compétition peuvent pousser les journalistes à déforcer leurs « collègues et concurrents ». Je me pose la question suivante : cela ne risque-t-il pas, justement, d’empêcher la « création de valeur » ?

Voici l’abstact de la communication pour IAMCR 2010:

« Communicating on Climate Negotiations. A Content Analysis of French Traditional and Participative Online News Media during the Copenhagen Summit » (Omar Rosas, Mathieu Simonson)

Today, traditional news media are not the only communication systems capable of shaping the public perception of climate change. As a result of the latest technical improvements in Content Management Systems (CMS), new online participatory platforms have emerged and started exerting growing influence on how audiences perceive and appraise climate-related events such as international negotiations on climate change. In France, the emergence of these new platforms, in 2006, has given citizens and journalists new opportunities to engage in a collective understanding of these issues. The present paper is based on a content analysis of articles published in two online newspapers (Le Monde, Le Figaro) and two participatory platforms
(Rue89, AgoraVox) during the Copenhagen Conference, between December 7th-18th 2009. Its aim is to identify and examine different modes of online communication on climate negotiations. For this purpose, it focuses on the following variables: (1) the importance of strategic decision making; (2) the significance of social justice and ethics; (3) the influence of political leaders on the outcomes of the conference; (4) the influence of UN organizational norms and (5) the importance of knowledge and uncertainty about climate change.

Traditional media have focused on the first four variables, whereas the latter one has principally been developed by participatory media. In order to understand this difference, it should be noted that, in the past, it was traditional media that gave a great importance to the fifth variable. They intended to balance competing views in order to represent uncertainty, which led them to give a disproportionate significance to marginal skeptic views (“balance as bias”). Now, the situation is inverted. Traditional media tend to focus on the « politics » of climate change and give the public a consensual representation of the global warming, thereby neglecting its complexity and ignoring marginal views. At the very same time, emerging participatory platforms tend to reintegrate heterodox viewpoints in the matter, presumably in defence of the freedom of speech. Yet, these platforms are facing similar problems to those that traditional news media had to cope with earlier: either (1) they choose to neglect the complexity of the matter, which impoverishes the information and creates an impression of certainty among the audience; or (2) they choose to integrate uncertainty into their papers, which takes a huge amount of time and effort without being sure about a predictable result, or still (3) they choose to put competing viewpoints in the balance, which produces the impression of an « open debate » among the readers, even if the points that are represented are not central controversies. We will finally discuss the consequences of these choices on the confidence of the public opinion in both journalists and climate scientists.

IAMCR Conference 2010, Braga, PORTUGAL
Communication and Society Research Centre, University of Minho

Les journalistes se démarquent les uns des autres par les pratiques et les normes de comportements qu’ils affichent. Chacune de ces pratiques, ou chacune de ces normes, participe d’un effort d’affirmation de l’identité journalistique, et parallèlement d’une stratégie de distinction personnelle, par laquelle le journaliste discrimine le faux journalisme du vrai journalisme, le divertissement de l’information, les opinions des faits, le web 2.0 du web 1.0, le journalisme participatif du journalisme ex cathedra

Voyons cela à l’appui d’exemples concrets : aujourd’hui, se servir d’un outil web comme Twitter ou CoverItLive! pour produire le compte rendu d’un évènement d’actualité – mettons, la visite officielle d’un chef d’Etat, ou la tenue d’un procès d’assise – est une pratique à laquelle sont attachés toute une série d’avantages présumés, tant en termes de reconnaissance (c’est un signe d’ouverture vis-à-vis du dehors de la profession, vis-à-vis du public) qu’en termes d’enrichissement de l’information (contextualisation, feedback).

Malgré les différents avantages que nous venons ici de mentionner, cette pratique est critiquée par de nombreux professionnels du journalisme qui affirment qu’en utilisant ce type d’outils ce que le journaliste gagne en termes de réactivité, il le perd en termes de recul et d’esprit critique, qualités essentielles dans l’exercice de la profession. Bref, il s’agit pour certains d’une dérive. C’est le « piège de l’instantanésime » ou de « l’immédiateté« , c’est-à-dire le piège qui consiste, pour le journaliste, à transmettre une information sans prendre au préalable suffisamment de recul par rapport au cours des événements, de façon qu’il lui est impossible d’en tirer la moindre analyse personnelle.

Aux yeux des aînés, cette tentation de l’immédiat est plus dangereuse aujourd’hui que par le passé, technologie oblige. A propos de l’utilisation de CoverItLive! lors d’un procès d’assises, un répondant affirme par exemple…

« (…) c’est une dérive qui est à mes yeux très grave si elle se répète parce qu’on ne traite pas d’un certain nombre de sujets graves de cette manière sans le moindre recul, sans la moindre perspective, déjà de faire un compte rendu euh quotidien euh ça mérite… je veux dire, déjà ça demande déjà euh beaucoup d’attention et de réflexion. Régler comme ça en direct des réparties pendant les audiences, là je crois que l’on a dépassé, même si cela a permis au site en question de… de battre des records d’audience, je crois que là on est sur une piste excessivement dangereuse ».


C’est le paradoxe de l’actualité chaude : on est entraîné dans une course à l’exclusivité où chacun cherche à dire la même chose avant les autres (au risque de dire n’importe quoi). Mais les journalistes ont-il vraiment un intérêt à sortir de cette logique? Je ne sais pas. La situation est la suivante: pour obtenir un produit exclusif, le journaliste peut soit (1) produire une information distincte de celle que produisent les journaux concurrents (« une belle analyse », « un regard décalé sur l’actualité »), soit (2) précéder la concurrence, ou, pour le dire n d’autres termes, dépêcher une information avant que les autres ne le fassent. La première option  (« journalisme de niche ») génère une exclusivité durable, une réelle valeur ajoutée, mais est fort coûteuse. Tandis que la seconde option génère une exclusivité éphémère, possède une faible valeur ajoutée, mais est peu coûteuse. Dans les rédactions, c’est la seconde option qui prime sur la première…

Un journaliste peut, cependant, chercher à « précéder la concurrence » sans nécessairement verser dans le travers de l’immédiateté. Et cela, soit en combinant la veille et le journalisme de niche, soit en maîtrisant l’art de l’anticipation, c’est-à-dire, l’art de rédiger des articles en prévision d’un évènement bien précis (conflit, décès, victoire electorale). Enfin, même à supposer qu’un journaliste ne puisse faire ni l’un ni l’autre, et soit forcé de faire de l' »immédiat », on peut défendre – à l’appui des quatre arguments suivants – l’idée que cela porte pas forcément atteinte à la profession, .

(1) Généralement les journalistes qui travaillent sur l’actualité instantanée, n’ont pas pour ambition d’offrir de grandes analyses – un travail qu’ils prétendent laisser à d’autres personnes plus compétentes en la matière – mais d’offrir de l’information chaude à moindre coût.

« (…) il me dit… ‘ya des gens qui disent que le travail manque de fond sur ce que tu racontes’ je lui dis ‘oui, effectivement, moi je suis dans l’instant et si vous voulez de l’analyse et du recul, vous allez voir les sujets en télé et en radio et le travail de mes collègues’… et là tout le monde est content quand je dis ça. (…) Avec le matos dont je dispose, je peux remplacer plusieurs journalistes, et je peux produire des trucs plus vite, et mieux, et de manière plus attrayante, et en contact avec les gens et… et je suis rentable (rire) ».

(2) Travailler dans l’instant a au moins un avantage, celui de rendre la mise en scène de l’information impossible malaisée : quand l’information est produite en temps réel, sous le regard des consommateur, il est moins facile pour le producteur d’information de maquiller la réalité qu’il décrit, pour la rendre conforme à ce qu’il voudrait qu’elle soit.

(3) Le fait de tirer profit de la réactivité des nouveaux outils (Twitter, CoverItLive!) n’amène pas nécessairement à abandonner tout recul, et toute faculté d’analyse. Avant de couvrir un procès d’assises en temps réel, par exemple, le journaliste prend connaissance des dossiers, analyse, se prépare, et se donne les moyens d’ « encadrer le débat »

(4) La presse verserait également dans l’instantané si elle devait faire le choix de se passer de ces outils : j’ai la faiblesse de penser que ce n’est pas internet en tant que tel qui conduit les journalistes à ne plus prendre le recul nécessaire pour évaluer une information, mais une logique marchande qui conduit à produire toujours plus, toujours plus vite et avec des moyens toujours plus réduits.

Bon, ça se discute :-/

Jeudi passé, nous présentions l’état d’avancement de la recherche « ARC/T1: acteurs et structures du journalisme en ligne », à la salle académique de la faculté informatique des FUNDP. Vous trouverez, en pièce jointe, le mp3 de la présentation. C’est encore un work in progress, toute suggestion ou critique est la bienvenue!