En choisissant d’écrire sur un journalisme en marge – issu de niches informationnelles – j’ai voulu faire écho à une réalité qui me semblait révéler quelque chose de pertinent au sujet du fonctionnement des institutions journalistiques. Et, j’ai cru trouver, dans cette citation de Paterson et Domingo (2008), une justification de ce choix, et une raison de penser que la réalité du journalisme reste en grande partie inconnue lorsque l’on choisit d’arrêter notre examen aux limites reconnues par l’institution.

« The newsroom-centric approach can be found lacking in a modern context increasingly dominated by the source-journalist relationship, which includes both the public relations professional’s ability to manufacture news, and the dominance of new agencies in agenda-setting » (Paterson et Domingo, 2007)

Je commençais alors à présager de ce que cette approche ‘en marge’ allait m’apprendre de la réalité du journalisme en ligne. J’imaginais pouvoir jeter sur ce monde un regard indépendant et critique : découvrir les rapports de pouvoir qui le structurent. Mais, plus j’avançais dans le travail, plus je doutais de la valeur des dualismes que j’avais projetés sur mon terrain d’étude : les individus et les communautés, les professionnels et les amateurs, les institutions et  les réseaux, les instances de contrôle et les moyens d’autonomisation… Plus aucune de ces oppositions ne faisaient sens.

Il a fallu des mois de détours et dévoiements pour que je saisisse le type de sociologie qui puisse m’aider à donner du sens à ce terrain que je m’étais donné pour tâche d’analyser et de conprendre. Au premier abord, ‘l’interactionnisme structural’ me semblait être le champ théorique le plus approprié à mon sujet. Il me semblait pertinent de renoncer à expliquer les phénomènes sociaux en fonction de catégories et d’attributs individuels, pour se concentrer sur des aspects relationnels, structuraux.

Je m’efforçai alors de comprendre comment des journalistes se projettent, par Internet, dans des structures élargies non-institutionnelles, non-marchandes, non-propriétaires et décentralisées (Benkler, 2006). Je m’efforçai de comprendre les mécanismes d’influence sociale qui s’exercent dans ces réseaux numériques et reforgent le rôle de journaliste. Mais, cette approche me conduisait – sans que je m’en aperçoive – à négliger le vécu des personnes que j’avais interrogées. Mon travail me semblait à présent froid, aride, détaché du monde vécu. Et il n’avait pas non plus la précision et la rigueur que j’avais souhaité lui donner.

Je voyais une seconde piste de recherche se dessiner devant moi : il me fallait étudier le journalisme comme un travail de « gestion des impressions ». De là, se développait un champ d’étude microsociologique – également basé sur l’étude des interactions et des structures – mais qui plaçait l’accent sur une réalité que j’avais maladroitement ignorée : derrière les discours journalistiques savamment maîtrisés, se trouvent des émotions, des désirs, des corps en quête de satisfaction et d’approbation. Les normes professionnelles dont je cherchais vainement à faire la synthèse, je voulais qu’elles m’apparaissaient, non plus comme de froides structures abstraites, mais comme des choses incorporées et décryptables au travers de l’observations des détails, des accidents, des conflits et des désaccords qui parsèment les échanges journalistiques.

Pour autant, cette perspective de recherche avait quelque chose d’inadapté à mon sujet : elle s’intéressait au corps, alors que la communication par ordinateur semblait ‘désincarnée’. Elle étudiait la façon dont le jeu communicationnel se déployait au travers de multiples canaux ; alors que la communication par ordinateur était amputée du geste, et réduite à  un petit nombre de canaux. Les travaux de Judith Donath me convinrent toutefois que ces obstacles n’avaient rien d’insurmontables et qu’une approche goffmanienne de la communication médiatisée par ordinateur donnait du sens à mon discours, menacé par un trop haut degré de généralité et d’abstraction.

Je commençai alors à me réintéresser aux motifs qui poussent les journalistes à écrire : au mouvement interne qui pousse ces acteurs à prendre la parole, à convaincre, à persuader, avec les risques que cela comprend en termes de « jugement social », et de protection de l’intégrité morale et intellectuelle. Je voulais comprendre cette tension intérieure entre l’ambition personnelle et l’intégrité dont chacun(e) reste le seul juge.  Cet effort qui forge l’identité de journaliste, j’ai voulu le comprendre non pas comme le produit d’une ambition isolée, mais essentiellement comme le résultat d’échanges et d’interactions. Les communautés d’internautes font société autour d’idées, de représentations de la société,  qui se propagent par contagion, et qu’ils s’efforcent de protéger d’influences qu’ils jugent néfastes.

Aujourd’hui : j’ai le sentiment d’avoir quelque chose de valable entre les mains, mais de … ne pas parvenir à bien le communiquer. Il y a quelque chose de grotesque dans ce parcours… où j’ai passé plus de temps dans l’isolement qu’en dialogue avec d’autres.

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