Les rédactions ont longtemps été tiraillées entre utilitarisme (ou conséquentialisme) et déontologie : le travail journalistique a longtemps dû y être évalué à la fois en fonction de ses effets sur le public, et de sa conformité aux principes (vérité, rigueur, exactitude, intégrité, équité). L’oubli des principes en a toujours dénaturé le contenu. Et l’oubli des conséquences en a souvent ruiné les ambitions. Avec l’essor de l’Internet, c’est une ancienne logique qui a, progressivement, pu refaire surface dans le monde de la presse : une logique libérale (qui n’est ni gauche, ni de droite), selon laquelle une information n’est bonne, que pour autant que l’on accepte de ne pas en entraver la production, la circulation, la consommation, le commentaire et la critique. Bref, une information est « légitime » si elle remporte l’adhésion des membres d’un libre marché des idées.

Le libéralisme des idées peut se concilier avec l’une ou l’autre des deux logiques précédentes (selon que le journaliste veuille faire du buzz, de la qualité, ou les deux choses à la fois). Mais, en même temps que la logique libérale s’accommode de la logique utilitariste, elle la transforme. Car – en lui imposant un modèle de libre accès à l’information et de gratuité – elle la conduit à substituer à la quête d’utilité financière, une quête d’utilité sociale. Les journalistes se retrouvent, ainsi, dans un modèle où la diffusion d’information n’offre pas d’avantages financiers immédiats, mais essentiellement des avantages relationnels : une visibilité et une reconnaissance utiles à l’ascension professionnelle. Enfin, si la logique libérale s’accommode de la déontologie, elle la transforme également ; redéfinissant par exemple le journalisme comme un travail de médiation, de collaboration et d’échange, plutôt que comme un travail de transmission d’information.

Que l’on soit ou non partisan de cette vision libérale de l’information, on est en droit de se poser au moins deux questions : Premièrement, cette libéralisation de l’information ne risque-t-elle pas d’entraver le droit des personnes à la réputation et à la vie privée ? Persuadés qu’une information transparente suffit à traduire le réel, combien de bloggeurs ne transforment pas, quotidiennement, leurs soupçons en accusations ? Deuxièmement, dans la blogosphère et les réseaux sociaux – où une minorité d’acteurs se partage la majorité des liens – est-ce que c’est réellement l’information qui mérite le moins d’attention qui s’éclipse ? Je n’ai pas encore de réponse. J’attends vos idées…

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