Les journalistes se démarquent les uns des autres par les pratiques et les normes de comportements qu’ils affichent. Chacune de ces pratiques, ou chacune de ces normes, participe d’un effort d’affirmation de l’identité journalistique, et parallèlement d’une stratégie de distinction personnelle, par laquelle le journaliste discrimine le faux journalisme du vrai journalisme, le divertissement de l’information, les opinions des faits, le web 2.0 du web 1.0, le journalisme participatif du journalisme ex cathedra

Voyons cela à l’appui d’exemples concrets : aujourd’hui, se servir d’un outil web comme Twitter ou CoverItLive! pour produire le compte rendu d’un évènement d’actualité – mettons, la visite officielle d’un chef d’Etat, ou la tenue d’un procès d’assise – est une pratique à laquelle sont attachés toute une série d’avantages présumés, tant en termes de reconnaissance (c’est un signe d’ouverture vis-à-vis du dehors de la profession, vis-à-vis du public) qu’en termes d’enrichissement de l’information (contextualisation, feedback).

Malgré les différents avantages que nous venons ici de mentionner, cette pratique est critiquée par de nombreux professionnels du journalisme qui affirment qu’en utilisant ce type d’outils ce que le journaliste gagne en termes de réactivité, il le perd en termes de recul et d’esprit critique, qualités essentielles dans l’exercice de la profession. Bref, il s’agit pour certains d’une dérive. C’est le « piège de l’instantanésime » ou de « l’immédiateté« , c’est-à-dire le piège qui consiste, pour le journaliste, à transmettre une information sans prendre au préalable suffisamment de recul par rapport au cours des événements, de façon qu’il lui est impossible d’en tirer la moindre analyse personnelle.

Aux yeux des aînés, cette tentation de l’immédiat est plus dangereuse aujourd’hui que par le passé, technologie oblige. A propos de l’utilisation de CoverItLive! lors d’un procès d’assises, un répondant affirme par exemple…

« (…) c’est une dérive qui est à mes yeux très grave si elle se répète parce qu’on ne traite pas d’un certain nombre de sujets graves de cette manière sans le moindre recul, sans la moindre perspective, déjà de faire un compte rendu euh quotidien euh ça mérite… je veux dire, déjà ça demande déjà euh beaucoup d’attention et de réflexion. Régler comme ça en direct des réparties pendant les audiences, là je crois que l’on a dépassé, même si cela a permis au site en question de… de battre des records d’audience, je crois que là on est sur une piste excessivement dangereuse ».


C’est le paradoxe de l’actualité chaude : on est entraîné dans une course à l’exclusivité où chacun cherche à dire la même chose avant les autres (au risque de dire n’importe quoi). Mais les journalistes ont-il vraiment un intérêt à sortir de cette logique? Je ne sais pas. La situation est la suivante: pour obtenir un produit exclusif, le journaliste peut soit (1) produire une information distincte de celle que produisent les journaux concurrents (« une belle analyse », « un regard décalé sur l’actualité »), soit (2) précéder la concurrence, ou, pour le dire n d’autres termes, dépêcher une information avant que les autres ne le fassent. La première option  (« journalisme de niche ») génère une exclusivité durable, une réelle valeur ajoutée, mais est fort coûteuse. Tandis que la seconde option génère une exclusivité éphémère, possède une faible valeur ajoutée, mais est peu coûteuse. Dans les rédactions, c’est la seconde option qui prime sur la première…

Un journaliste peut, cependant, chercher à « précéder la concurrence » sans nécessairement verser dans le travers de l’immédiateté. Et cela, soit en combinant la veille et le journalisme de niche, soit en maîtrisant l’art de l’anticipation, c’est-à-dire, l’art de rédiger des articles en prévision d’un évènement bien précis (conflit, décès, victoire electorale). Enfin, même à supposer qu’un journaliste ne puisse faire ni l’un ni l’autre, et soit forcé de faire de l' »immédiat », on peut défendre – à l’appui des quatre arguments suivants – l’idée que cela porte pas forcément atteinte à la profession, .

(1) Généralement les journalistes qui travaillent sur l’actualité instantanée, n’ont pas pour ambition d’offrir de grandes analyses – un travail qu’ils prétendent laisser à d’autres personnes plus compétentes en la matière – mais d’offrir de l’information chaude à moindre coût.

« (…) il me dit… ‘ya des gens qui disent que le travail manque de fond sur ce que tu racontes’ je lui dis ‘oui, effectivement, moi je suis dans l’instant et si vous voulez de l’analyse et du recul, vous allez voir les sujets en télé et en radio et le travail de mes collègues’… et là tout le monde est content quand je dis ça. (…) Avec le matos dont je dispose, je peux remplacer plusieurs journalistes, et je peux produire des trucs plus vite, et mieux, et de manière plus attrayante, et en contact avec les gens et… et je suis rentable (rire) ».

(2) Travailler dans l’instant a au moins un avantage, celui de rendre la mise en scène de l’information impossible malaisée : quand l’information est produite en temps réel, sous le regard des consommateur, il est moins facile pour le producteur d’information de maquiller la réalité qu’il décrit, pour la rendre conforme à ce qu’il voudrait qu’elle soit.

(3) Le fait de tirer profit de la réactivité des nouveaux outils (Twitter, CoverItLive!) n’amène pas nécessairement à abandonner tout recul, et toute faculté d’analyse. Avant de couvrir un procès d’assises en temps réel, par exemple, le journaliste prend connaissance des dossiers, analyse, se prépare, et se donne les moyens d’ « encadrer le débat »

(4) La presse verserait également dans l’instantané si elle devait faire le choix de se passer de ces outils : j’ai la faiblesse de penser que ce n’est pas internet en tant que tel qui conduit les journalistes à ne plus prendre le recul nécessaire pour évaluer une information, mais une logique marchande qui conduit à produire toujours plus, toujours plus vite et avec des moyens toujours plus réduits.

Bon, ça se discute :-/

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