« It is the view that an explanation of a social phenomenon consists in the discovery of the men or groups who are interested in the occurrence of this phenomenon (sometimes it is a hidden interest which has to be revealed) and who have planned and conspired to bring it about. » (K. Popper, The Open Society and its Ennemies, p. 104).

Sur le Web, la rumeur prend des proportions jamais atteintes. Pour décrire ce phénomène, certains journalistes et intellectuels utilisent aujourd’hui des termes nouveaux, comme celui de complotisme, dont ils espèrent qu’il puisse nous aider à comprendre la face cachée de l’Internet : une réalité nouvelle, méconnue et effrayante, un univers paranoïaque, fait de fantasmes, de calomnie et de manipulation. Le complotisme, c’est plus exactement l’idée selon laquelle les événements seraient, non pas le fruit du hasard, mais le résultat de la volonté malveillante d’une poignée d’individus.

Les penseurs de la théorie du complot, comme Pierre-André Taguieff, ne nous apprennent en réalité rien de plus que ce que Hannah Arendt savait déjà au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale: que l’homme désire rendre son environnement cohérent à ses yeux, parfois jusqu’à faire fi de la complexité du monde. Il peut ainsi finir par adhérer à « (…) un monde mensonger et cohérent qui, mieux que la réalité elle-même, satisfait les besoins de l’esprit (…) ; dans ce monde, par la seule vertu de l’imagination, les masses déracinées se sentent chez elles et se voient épargner les coups incessants que la vie réelle et les expériences réelles infligent aux êtres humains et à leurs attentes » (H. Arendt, Le système totalitaire).

Hannah Arendt

Mais une question me taraude : Faut-il vraiment être membre d’une masse déracinée, ou  « complotiste », pour croire en l’existence un complot ? Au lendemain des attentats de Mumbai, n’y avait-il vraiment que les complotistes pour s’imaginer que le monde était frappé par la malveillance que quelques-uns ? Ces centaines de civils dont on nous a rapporté la mort, ne les avons-nous tous pas vu comme les victimes d’un groupe agissant en secret (Al Qaeda) ? Il me semble que si. Or, si nous l’avons perçu de la sorte, c’est non pas parce que nous sommes fous ou paranoïaques, mais parce que nous avons des yeux, ouverts, des oreilles, tendues, et des voix crédibles auxquelles nous pouvons nous fier.

Une chose est donc certaine: accepter l’existence d’un complot ne fait pas nécessairement de nous des complotistes ou des paranoïaques. Le complotisme consiste – non pas à croire en l’existence d’un complot – mais plutôt à faire de cette croyance un réflexe de pensée, au point d’imaginer que quelques projets élaborés en secret ont un effet déterminant sur cours de nos vies. Et là  – si nous ne parvenons pas à donner sens aux évènements sans nous les représenter comme le résultat d’une force occulte ou malveillante – il y a effectivement lieu de s’inquiéter…

Kurt Gödel

Face à un complotiste, il y a deux options. La première c’est de rejeter d’emblée l’hypothèse de la conspiration, et de lui expliquer ensuite les raisons qui justifient ce rejet.  Lorsque l’on s’adresse de la sorte à des personnes aptes à faire reposer leurs visions du monde sur des éléments nouveaux, voire contraires à leurs idées de départ, on est généralement bien reçu. Mais lorsque l’on s’adresse au contraire à des personnes habituées à suivre des raisonnements circulaires, et donc réticentes à remettre en question les choses qu’elles imaginent, il est je crois inutile et même dommageable de chercher à tout prix à démentir leurs propos. Or, c’est très précisément cette tâche que se donnent aujourd’hui les médias lorsqu’il parlent de « couper court aux rumeurs du Net » : ils s’efforcent de jeter le discrédit sur la rumeur, et pour ce faire en vont (maladroitement) jusqu’à utiliser des hommes de paille ou des arguments de déshonneur par association.

La deuxième option c’est de faire ce que faisait l’anthropologue et cybernéticien Gregory Bateson au début des années 1950′, à l’époque où il travaillait sur le schizophrénie. Quand Bateson recevait dans son bureau une personne atteinte du sentiment d’être persécuté ou espionné, il l’écoutait, tout en inspectant soigneusement les moindres recoins de son bureau à la recherche d’indices ou de dispositifs d’écoute, quitte à arracher le papier des murs et les rideaux des fenêtres. Bon, je vous accorde que la solution est un peu extrême, mais, il ne fait aucun doute qu’elle produit les meilleurs résultats que la recette qui est aujourd’hui employée dans les médias.

Gregory Bateson

Les journalistes ne peuvent ébranler le monde imaginaire d’un complotiste qu’en lui donnant le bénéfice du doute. Il leur faut se contenter de lui dire « écoute, c’est possible, mais voici ce qui me fait penser le contraire ». Sans cela, ils seront indéfiniment perçus, par une large frange de la population, comme tentant d’opposer une intime conviction à une autre, une pétition de principe à une autre, une certitude à une autre… Sans cela – loin de parvenir à remplir un devoir d’éducation citoyenne – ils ne feront en réalité que rendre les idées fixes encore plus rigides et les fantasmes de l’opinion encore plus tenaces. Car tous ceux qui s’imaginent persécutés verront inévitablement en eux les alliés de leurs persécuteurs imaginaires.

On peut aller plus loin. De même qu’il nous est inutile de condamner des propos attestant de l’existence de choses indémontrables, il est vain de condamner des propos censés remettre en question l’existence de choses que nous croyons indubitables. Car, si – par un monstrueux hasard – les choses ne sont pas telles que nous les croyons, on perd l’opportunité que nous avons de les abandonner au profit d’idées meilleures. Si, au contraire, elles sont vraies, on perd – comme le dit John Stuart Mill – un avantage presque aussi important: « la perception plus claire et l’impression plus vive de la vérité, produite par sa collision avec l’erreur ». Bref, je crois qu’on peut discuter des points de vue les plus bizarres sans pour autant risquer de faire céder les digues de la pensée, ou de plonger la société dans l’irrationnel. Il y a déjà quelques journalistes qui semblent aujourd’hui l’avoir accepté cela et s’être pliés – tant bien que mal – à l’exercice de la discussion ouverte : comme Mike Rudin de la BBC, qui a démontré qu’on peut accorder le bénéfice du doute aux tenants de théories saugrenues, quitte à se contenter – à terme – de dire, modestement, qu’il est peu probable qu’elles soient vraies…


Tout cela peut enfin nous conduire à réfléchir à des questions plus générales : la presse doit-elle expliquer à son public « ce qu’il doit croire », ou doit-elle lui donner les conditions nécessaires à ce que chacun puisse poser par lui-même une série de jugements sur le cours des événements ? Le public croit-il sous la pression d’une autorité morale ou intellectuelle, ou sur base de l’évaluation de propositions antagonistes ? Est-il vraiment apte à évaluer la validité de chacun des arguments qu’on lui présente ? Est-il possible qu’une proposition soit fausse en dépit du fait que les experts la tiennent pour vraie ? Si oui, comment est-il possible de défendre une idée qui va précisément à l’encontre de ce qui fait autorité?  Enfin : les idées qui font autorité se fondent-elles toutes sur des démonstrations à laquelle on se plie, ou en existe-t-il certaines qui se fondent sur une croyance dont on s’accommode ? J’ai pas des réponses, mais je serais intéressé d’entendre les vôtres…

Publicités