Je viens de finir la lecture d’un papier sur les négociations climatiques qui s’intitule « We’re all in this together. Can I trust you to figure it out » (Eric K. Clemons et Heinz Schimmelbusch, 2007), et franchement, c’est pas mal. Voici ce que j’en retiens: les deux auteurs reprennent des principes de la théorie des jeux, et nous expliquent les forces, et surtout les limites de ce mode de pensée. Voici en quoi consiste leur raisonnement…

(1) les individus peinent généralement à prendre la décision de renoncer à de petits avantages certains et immédiats, au profit de grands bénéfices lointains et incertains. Nos représentants politiques hésitent, par exemple, à prendre la risque de diminuer leurs chances de réélection en imposant des mesures dont les coûts sont pour eux immédiats mais dont les bénéfices n’apparaitront qu’au terme de leurs différents mandats.

(2) On constate généralement qu’un acteur ne diminue le dommage qu’il inflige à la collectivité que s’il est assuré que ses compétiteurs feront de même (I will if you will). Ce qu’un acteur veut à tout prix éviter c’est, en effet, d’être le seul à payer pour un dommage dont il n’est pas le seul responsable.

Par effort de simplicité, nous commencerons par réduire les négociations climatiques à une interaction entre deux pays (Etats-Unis – Chine). Ce qui nous permet d’analyser, à gros traits, les logiques d’acteurs, sur base du modèle du dilemme du prisonnier. Nous verrons les questions que cela soulève…

Sans communication, ni confiance

Face à un dommage dont il est co-auteur, un acteur a plusieurs options: il peut, premièrement, réduire unilatéralement ses externalités négatives. Mais sans communication, ni confiance vis-à-vis de l’extérieur, cela reviendrait pour lui à se déforcer, le tout sans obtenir l’assurance que ce comportement produira les bénéfices escomptés. Une meilleure option consisterait donc, pour lui, en une réduction concertée, ou bilatérale, des externalités négatives. Mais, de nouveau, si la confiance est faible et la communication mauvaise, le résultat est incertain, c’est-à-dire que l’accord peut à tout moment être rompu par la partie adverse. Dans ce cas, la solution optimale consisterait en une troisième option: ne pas se soucier de ces externalités négatives (équilibre de Nash). C’est la logique qui a été suivie par l’administration américaine entre 2000 et aujourd’hui…

Evaluation des coûts à court terme

CHINE
cooperate defect
E.-U. cooperate (-1, -1) (-2, 0)
defect (0, -2) (0, 0)

Si les parties communiquent entre elles…

Si les acteurs communiquent – échangent de l’information sur les risques qu’ils redoutent (et les bénéfices qu’ils escomptent) – il peuvent finir par juger qu’une action concertée (both parties cooperate) serait, pour eux, préférable à l’ancien équilibre de Nash, où les parties renoncent toutes deux à coopérer (both parties defect). Bref, on sait qu’il est tout à fait possible pour les deux acteurs de s’entendre sur l’action à adopter pour optimiser l’utilité des deux parties en présence. Si, en plus de cela, ils parviennent à regarder à plus long terme, on devrait parvenir au résultat suivant … (on finit dans le coin supérieur gauche du tableau)

Evaluation des coûts à long terme

CHINE
cooperate defect
E.-U. cooperate (-1, -1) (-15, -5)
defect (-5, -15) (-xx, -xx)

Il est difficile de prédire le coût à long terme de la solution de la case inférieure droite (cf. critiques adressées à Nicholas STERN, en 2006). Mais, malgré cette incertitude, les acteurs tendent aujourd’hui à mettre la “case supérieure gauche” en haut de leur échelle de préférence. (A Copenhague, ça s’est traduit par une simple déclaration de principes: on a émis l’idée qu’il serait bon pour tous de limiter les émissions de GES, sans préciser comment, ni en quelles quantités).

Une autorité de contrôle?

On pourrait imaginer une agence internationale, habilitée à contrôler les émissions nationales, et à sanctionner les acteurs qui dépasseraient un certain plafond… Les entreprises changeraient leurs modes de production pour éviter les sanctions, et resteraient compétitives par rapport à d’autre entreprises soumises aux mêmes règles que les leurs.

Il se peut toujours que le pays A parvienne à respecter son engagement (par le biais de contraintes légales, des taxes ou des subsides) et que le pays B peine, échoue ou renonce à atteindre le sien. Auquel cas, on imposerait – sur les produits de B – une taxe à l’exportation. Les bénéfices ainsi engrangés permettraient de participer à poursuivre l’objectif que B était censé atteindre …

Fabriquer du doute, fabriquer des certitudes… [remarques personnelles]

Dans ce contexte, un petit changement du système d’information peut suffire à transformer leurs stratégies de fond en comble. Par opportunisme, un acteur peut par exemple chercher à dissimuler, falsifier ou transformer l’information dont il dispose : pour optimiser son action, il peut par exemple exagérer ou amoindrir dangerosité d’une menace commune, ou encore, exagérer ou amoindrir les bénéfices que les parties pourraient tirer d’opportunités communes.

Dans le cas du réchauffement climatique anthropique (RCA), la persistance du doute a permis aux compagnies pétrolières et aux pays industrialisés de reculer de plusieurs années l’échéance d’une décision concertée (entre pays). De même, depuis 2007, la popularisation des thématiques climatiques a servi les intérêts d’une série d’investisseurs qui ont misé sur la possibilité d’une croissance verte, ou d’une bulle verte. Ou encore: la dramatisation du phénomène, et les prédictions les plus catastrophistes, ont permis à certains leaders politiques, de renforcer leur autorité morale en soulignant la responsabilité des premiers pays  industrialisés etc.

Mais ce n’est pas parce que certaines représentations du phénomène ont été utilisées par opportunisme, pour servir les intérêts de tel ou el acteur, que la représentations sont fausses ou inadéquates. Ainsi, s’il y a un élément susceptible d’infirmer les théories climato-sceptiques, ce n’est certainement pas la “disinformation d’ExxonMobil”. Et, de même, s’il existe un element susceptible d’infirmer la théorie que la plupart des climatologues tiennent aujourd’hui pour vraie, ce n’est certainement pas l’argument selon lequel “des scientifiques ont fait prévue d’ostracisme pour asseoir leur autorité académique”.

En dire plus que ce que l’on en sait, et en savoir plus que ce que l’on en dit [remarques personnelles]

C’est le propre de l’homme que d’en dire plus que ce qu’il en sait ou d’en savoir plus que ce qu’il en dit. Il y a inévitablement une part de duplicité chez les acteurs politiques, pour la bonne et simple raison que le savoir est – pour eux – un enjeu de pouvoir, un moyen de faire fléchir les résistances qu’on leur oppose. Savoir ce que d’autres acteurs ignorent, parvenir à rallier autrui à ses vues, parvenir à démontrer la fausseté de ce que autrui tient pour vrai, ou la vérité de ce que autrui tient pour faux… sont des choses précieuses, permettant aux preneurs de décision d’agir sur l’action d’autrui.

Le problème dans tout cela, c’est que notre savoir, notre vision du monde, est inévitablement altérée par le désir que nous avons d’influer sur l’action de nos semblables. Pour se prémunir de la dégradation de ce savoir, il est utile de puiser des ressources extérieures à nos sphères de discussion habituelles, et dont nous savons qu’elles ne seront pas nécessairement utiles au renforcement de nos propres hypothèses ou de nos propres certitudes. Les scientifiques prétendent se livrer à cet exercice, ce qui est louable (cf. Karl POPPER) mais pas toujours vrai (cf. Thomas KUHN). Des personnes qui utilisent quinze ou vingt ans de leur existence à comprendre le fonctionnement du climat, ont souvent des opinions personnelles, des valeurs, des choses dont ils espèrent pouvoir démontrer la vérité ou la fausseté etc.

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