résumé d’article

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Le Cam, F., « Etats-Unis : les blogs d’actualité ravivent la question de l’identité journalistique » in Réseaux 2006-4 (n°138)

Les ‘weblogs’ d’actualité (current events blogs) sont devenus des acteurs incontournables dans le paysage médiatique. En 2005, ces nouveaux supports – qui se chargent généralement de la diffusion, du commentaire et de la mise en contexte de points d’actualité – finissent par se multiplier et rassembler des audiences de plus en plus importantes. Si bien que les acteurs de la profession de journaliste, se retrouvèrent à évoluer dans un contexte de concurrence de plus en plus flou, un contexte aux frontières de plus en plus malléables[1]. Véritables défis posés à l’identité journalistique, ils transforment aujourd’hui – selon Le Cam – la façon dont les journalistes perçoivent et définissent leur propre métier.

Rappel des évènements : Eté 2004, la convention nationale des démocrates (aux E.-U.) autorise des bloggeurs à demander une accréditation journalistique, qui sera ensuite accordée à certains (C’est l’époque où Howard Dean commence à utiliser le web comme outil de fundraising)…  En mars de l’année suivante, Garrett M. Graff devient le premier bloggeur à obtenir un laissez-passer de la Maison Blanche. En mai de la même année, une Cour de Justice américaine accorde, pour le toute première fois, le droit à un animateur de site web de taire ses sources (Constition Art. 1 section 2)[2].

Ainsi, des bloggers commencèrent à prendre conscience de la possibilité qu’ils ont d’obtenir pratiquement la même reconnaissance légale que celle dont bénéficient les journalistes. Toujours en 2005, un scandale pour faux impliquant Dan Rather – journaliste de CBS – est révélé par un bloggeur conservateur. Ce scandale conforte certains spécialites des médias citoyens (ex : Dan Gillmor) dans l’idée que les weblogs peuvent se poser en nouveaux contre-pouvoirs. D’aucuns se mettent à imaginer, qu’à l’intérieur de la sphère médiatique, il peuvent endosser le rôle de « vérificateur de l’information diffusée » et développer en ce sens une forme de journalisme participatif, ou de journalisme open source, qui encourage l’échange d’informations. Cette dimension d’échange est capital : c’est en effet la relation entre animateurs et lecteurs, et l’aspect conversationnel de la production d’information, qui fait le succès des weblogs.

Le Cam fait un parallèle entre les contraintes auxquelles sont soumis les bloggeurs et celles qui ont tranditionnellement cours au sein de la profession de journaliste : tout comme les journalistes, les bloggeurs doivent aussi des interactions avec le public, les sources, les pairs, les institutions publiques etc. ; mais à la différence de la plupart des journalistes, les bloggeurs – qui évoluent généralement hors des entreprises médiatiques – tendent à questionner et à mettre au défi l’identité du groupe…

Un contexte identitaire spécifique : Le Cam fait ici la point sur (1) la façon dont les américains en sont venu à associer « journalisme » et « faits établits », et sur (2) la professionnalisation de la profession aux E.-U. Elle affirme, notamment, que la professionnalisation du journalisme est une sorte de « manœuvre des propriétaires de journaux pour les isoler des crises commerciales, des conflits de classe et du désenchantement du public pour la presse », voire même pour permettre de contrôler leurs employés-journalistes. Elle explique que les entreprises sont venu intervenir dans le processus de construction, de formation, du groupe (et de son éthique, liée à l’objectivité) ; et illustre cela par l’exemple du Corporate Personhood, une protection liée au premier amendement qui place la responsabilité sociale du média entre les mains de son propriétaires. Sur base de HOYER et HAUK, elle défend l’idée que ce sont les entreprises médiatiques – plutôt que les associations de journalistes et instances de représentation des journalistes- qui sont devenu les décisionnaires centraux, et parfois même les « définisseurs » de l’identité du groupe.

En crise d’identité ? : les J-blogs (professional journalists’ weblogs) ont permis (1) une remise en question des standards journalistiques communément acceptés, en brouillant les rapports de dépendance, en changeant les stratégies de vérification, en repensant la définition de ce qui est newsworthy etc. Ils ont également (2) permis à des journalistes de s’exercer au creative writing, le tout en rapportant de l’information vérifiée (puisque le j-bloggeur est à la fois « sujet » et « source »), le tout dans le rapport de concurrence qui les oppose aux autres current events blogs. Bref, le blogging change la profession, en dépossèdant les entreprises média d’une partie de leur pouvoir structurant sur le groupe…

Pour conclure, Le Cam formule 4 hypothèses :  (1) il y a une remise en question du statut de journaliste (et de territoire du groupe) ; (2) il y a une transformation de la socialisation traditionnelle du groupe et de son attachement à l’objectivité ; (3) il y a un renforcement de l’attachement des journalistes à la responsabilité sociale des médias et à la liberté de la presse et d’expression ; (4) le phénomène qu’on observe est, enfin, le prolongement de la démarche du public journalism.

Statut et territoire : on voit ici que le statut et les préorogatives obtenus par les animateurs de blogs ne leur viennent pas des entreprises médias, mais des instances politiques et judicaires. C’est, par exemple, l’attitude des chargés de communication politique à l’égard de ces nouveaux acteurs de l’information, qui a  conduit à un élargissement du « territoire du groupe des journalistes » : ils ont conféré un véritable statut à des nouveaux venus que les journalistes professionnels ont par la suite été contraints et forcés de reconnaître comme « quasi-pairs ». Elément important : il ne s’agit pas pour les blogs de prétendre remplacer les médias traditionnels, mais plutôt de se poser en complément, en miroir, voir en cerbère de l’information.

Journalisme public et journalisme citoyen : Le phénomène a connu quelques antécédents. Au début des années 80, le « journalisme public » entendait sonder son audience en s’efforçant de la rendre plus active : Il s’agissait de permettre aux citoyens de débattre de questions publiques (forums, panels, groupes de discussion, observation participante). Les current events blogs poursuivent aujourd’hui se mouvement, et l’accentuent. « Dans le citizen journalism ou participatory journalism, ce sont les citoyens qui jouent un rôle actif dans la collecte, la production, et la diffusion d’information, des expertises habituellement revendiquées par les journalistes traditionnels » (p. 28).


[1] D. RUELLAN, Le professionnalisme du flou, 1993 ; ALDRIDGE& EVETT (2003), « rethinking the concept of professionalism », in British Journal of Sociology, vol. 54, n°4, décembre p. 547-564 ; S. WINCH (1997), Mapping the cultural space of journalism : how journalists distinguish news from entertainment, Westport, Conn., Praeger

[2] Le juge a conclu que le site en question, pouvait être considéré comme un e-zine, et que puisque les personnes qui en étaient responsables –filtraient, sélectionnaient et préparaient l’information sur des sujets d’actualité à destination d’un public de masse- elles pouvaient bénéficier du droit de taire leurs sources (au même titre que les journalistes professionnels). Face aux objections d’Apple (partie demanderesse), la cour se dit non-apte à juger ce qui distingue l’actualité légitime de l’actualité non-légitime…

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